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Soumission chimique : les dessous d'un conte sociétal des sexualités viriles.

Episode 2 - Les arcanes d’un conte sociétal des sexualités viriles

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Il était une fois des médias généralistes qui nous contaient des récits où le croquemitaine traîne au cœur de nos cités. Cet être « clivé », mi-homme mi-bête, tel un vampire ne sort qu’une fois le soleil couché pour verser de la drogue dans nos verres et nous faire basculer en enfer. A cette histoire, qui semble tout droit sortie des contes moralisateurs de Charles Perrault ou des Frères Grimm, la morale donnée est essentiellement la même : « Les filles, restez vigilantes le soir venu, les lieux de fêtes et les rues sont des terrains de chasse pour certains monstres qui vous envisagent comme des proies ». La solution, c’est aux filles et aux femmes de la porter en restant soit cloîtrées, soit hypervigilantes, en bandes et solidaires. Quid des croquemitaines ? Ou de l’éventuel gentleman, héros qui veille sur nous et nous protège ? Effacés définitivement de tout questionnement, ce sont des points fixes de destinées qui ne les concernent pas vraiment. Comme le souligne le doctorant en sociologie et ingénieur d’études à l’INSERM Nicolas Palierne, même lors du procès des violeurs de Gisèle Pelicot, « on questionne la sexualité de Gisèle, mais pas les masculinités » [1]. Qui sont-ils, ces protagonistes masculins ? Quels sont les scripts sexuels validés par nos sociétés qui font que tant d’hommes puissent bander à l’idée de violer une femme inconsciente, sans même reconnaître que c’est un viol ?

Il faut bien reconnaître, au vu des profils divers et variés des violeurs par soumission ou vulnérabilité chimique, que le seul point commun entre ces messieurs est justement d’être … des hommes nés et socialisés comme tels. La socialisation en tant que garçon doit donc comporter des éléments qui valident, voire favorisent, les fantasmes, comportements et attitudes de domination sexuelle, possession et violence. Dans nos sociétés occidentales, comme dans la majorité des sociétés de ce monde, le modèle masculin dominant auquel les hommes sont priés de se conformer, et que les femmes sont incitées à désirer, est basé sur l’intériorisation de normes culturelles qui valorisent la virilité : force physique, courage, endurance, puissance sexuelle, fermeté morale, goût de la domination, etc.[2]. Le virilisme, exacerbation et valorisation des attributs et comportements associés à la virilité, impose ses modèles comme des références obligées, au détriment d’autres formes de masculinités qu’il dénigre[3]. Tous les garçons et les hommes, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils y adhèrent ou non, ont été socialisés à des degrés différents selon les normes virilistes du modèle de masculinité hégémonique qui structure la société. Et même si seule une minorité d’hommes atteint l’idéal de « mâle alpha » prôné par ce modèle, voire aucun, la majorité bénéficie de ses avantages et contribue à le perpétuer[4].

Ainsi, si tous les hommes ne violent pas, tous participent, consciemment ou inconsciemment, aux mécanismes du virilisme qui mènent à la culture du viol. Les filles y participent aussi, dans une moindre mesure : nous sommes nous aussi socialisées dès le plus jeune âge, à des degrés différents, à valider les codes et les normes virilistes, et incitées à désirer des hommes virils. Mais les hommes restent le plus massivement les vecteurs et défenseurs de ce modèle, au travers d’une série de mécanismes profondément ancrés. Ces mécanismes reposent, entre autres, sur une « fraternité » solidaire qui oppose les hommes aux femmes. Une solidarité dont les limites se définissent en substance par « être un homme, c’est d’abord ne pas être une femme »[5]. Où soutenir une victime de violences sexuelles devient une trahison envers ses pairs, où les femmes sont déshumanisées, les violences minimisées et la sexualité des victimes analysée au crible de préjugés sexistes tandis que celle des accusés n’est même pas questionnée. Comment s’étonner dès lors que les hommes ne se sentent pas concernés par les récits de violences sexuelles ? Qu’ils ne manifestent pas d’empathie envers les victimes d’agressions sexuelles, alors qu’ils se sentent très vite en résonnance avec les agresseurs qui « ne savaient pas », qui ont « juste » profité d’une situation, ou « qui ont eu un passé difficile » ?

Allons observer de plus près les vecteurs et mécanismes de cette socialisation virile dans la sexualité, et plus précisément dans l’hétérosexualité, puisque cette dernière est la seule envisageable dans le dogme viriliste au centre du patriarcat. Le conte des sexualités viriles, transmis de génération en génération et renforcé au travers des récits validés par les écoles, les sports, la justice, les médias, la culture, etc. ne commencerait-il pas par : « il était une fois dans un bar ou un club, des garçons en compétition qui s’adonnaient à la prédation » ?

L’apprentissage de la prédation

« C’est un révélateur choc sur mon propre regard d’homme. Je me souviens de mes années d’étudiant, où quand on arrive dans une boîte de nuit, vous avez vos copains qui vont essayer de trouver le meilleur endroit pour repérer des filles, je ne sais pas, être un peu en hauteur, surplomber (…). Qui vont essayer de faire boire les filles, leur offrir des cocktails, des bières, [pour créer] ce qu’on appelle la « dette sexuelle », donc que la femme se sente endettée, obligée d’avoir un rapport sexuel (…). On a été un gentil garçon, ça mérite rétribution. Moi à cette époque-là, je n’ai pas toutes ces clés-là, je peux ressentir parfois de la gêne mais je ne comprends pas forcément tout ça. Je me souviens de ce qu’on appelait à l’époque, dans ma région en tous cas, « la voiture-balai » : je me souviens très bien être à un comptoir de bar et qu’un type explique que lui, sa technique de drague - donc il voit ça comme une technique de séduction, c’est terrible -, c’est de repérer la femme la plus vulnérable, la plus alcoolisée de la boîte de nuit, et de la ramener chez lui pour finir la nuit avec elle, donc pour la violer en fait. Moi, je ne comprends pas très bien ce qu’il me raconte, je me dis que c’est peut-être le fait d’un garçon isolé. Toutes ces années j’ai complètement enfoui ça, je me dis juste que c’est un gros beauf, mais pas plus ».

Ainsi parlait Félix Lemaître, journaliste et auteur de « La nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique »[6] dans un podcast de Les couilles sur la table[7]. Avec une honnêteté déconcertante, il énonce en quelques phrases un petit condensé des bases de la culture du viol. Décortiquons ce que nous avons là pour mieux comprendre. Tout d’abord, la manie de scanner les lieux pour repérer les filles. Observer le terrain, examiner la cible, détailler : ça fait partie de l’apprentissage primordial de la traque dans la chasse. Dans son livre, résultat d’une enquête d’une année - faite d’observations, de recherches sérieuses et de réflexivité - Félix Lemaître retrace entre autres son propre apprentissage des rapports filles-garçons depuis les virées dans les rues de sa ville à l’époque où il était au collège[8]. L’initiation aux rapports de prédation qui guident la socialisation sexuelle des garçons commence donc très tôt au sein des cercles de copains. Il y est surtout question d’observer sans être vu, de détailler furtivement les filles, morceau par morceau : « fesses, jambes, seins, visage, dans cet ordre »[9]. Certains garçons notent pour faire des classements, d’autres prennent en filature leurs crushs, ou encore étudient le parcours des jolies filles repérées. Epier, pister, traquer : c’est le « b.a.-ba » de la prédation, impossible de ne pas faire le rapprochement. 

Photo de Ivan Lapyrin sur Unsplash

Mais ce n’est évidemment que bien plus tard que notre enquêteur comprendra le sens réel de ces comportements : « Nous conquérions l’espace public. Le bitume de la ville devenait terrain de chasse. Pas uniquement par la force des pulsions. Plutôt à cause d’une socialisation par les pairs »[10].

Dans le registre de la prédation, remarquons que les dragueurs invétérés qui multiplient les conquêtes sans s’encombrer du principe de fidélité s’appellent des « charos », diminutif de « charognards »[11]. Si le nom désigne des « opportunistes » se délectant de la mort des autres, dans ce cas les femmes sont des charognes, soit des cadavres d’animaux abandonnés en état de décomposition. Dans le genre déshumanisation, mépris et domination, on est dans les sommets. Mais la prédation, c’est aussi repérer la vulnérabilité. Les loups, guépards et autres grands prédateurs cherchent à isoler les proies plus faibles du troupeau dans leurs chasses. Détecter les filles les plus « déchirées », les plus « vulnérables » à la sortie des boîtes de nuit ou des bars, les isoler pour les ramener chez soi et coucher avec elles est une pratique répandue, bien connue des filles comme des garçons. Très peu d’hommes vont identifier cette pratique selon les termes adéquats : c’est un rapt et un viol. Et comme nous l’avons vu dans la première partie, beaucoup de filles en état de vulnérabilité chimique qui ont suivi un mec vont avoir du mal à s’identifier comme victimes et à ne pas se sentir responsables de leur propre viol. Ce qui est moins connu, c’est le vocabulaire utilisé dans les conversations entre hommes pour désigner la chose. Sarah Perrin, Docteure en sociologie et responsable scientifique pour le Fonds de Recherche et de Prévention Addictions Savoir+ Risquer-, explique que la pratique de « la voiture-balai » s’appelle dans certaines régions de France « faire les éboueurs »[12]. Que ce soit l’une ou l’autre appellation, il s’agit bien d’assimiler la femme en situation de vulnérabilité chimique à un « déchet », une « ordure ». Là encore, le rapport de domination et le mépris pour les femmes systématiquement déshumanisées est évident. Et pourtant, cette pratique est généralement admise par tout le monde comme « faisant partie du jeu ».

La guerre des sexes

Le parcours initiatique pour être reconnu « homme » par les autres hommes inclut donc très clairement la prédation sexuelle, mais ce n’est pas le seul registre à être chanté comme une rengaine dans le vocabulaire du conte des sexualités viriles. La séduction est aussi une guerre, où il faut prouver sa vaillance et gagner en abattant le plus d’ennemis possibles. Il s’agit de trouver « les failles des lignes de défense ennemies », et dans cette version, « les femmes [deviennent] des « targets »[13] (« cibles » en anglais). Dans le lexique mis à disposition des apprentis « dragueurs », un coach en séduction bien connu explique : « Target, cible : La demoiselle ou la femme à séduire est vue comme un objectif. La déshumaniser quelque peu permet de se donner plus de courage pour se lancer à sa rencontre et de sexualiser plus facilement. Gainsbourg, dans une chanson, disait « je pense à toi en tant que cible » : c’est un peu ça, l’idée ! »[14].

Car outre les cercles de copains, la jeunesse d’aujourd’hui, dès la puberté, est la proie de gourous qui monétisent la masculinité sur les réseaux sociaux. Présents en masse sur Tik Tok, Instagram ou encore YouTube, les coachs en séduction se présentent comme des experts de la drague et propagent une vision misogyne et désespérément viriliste de la séduction et des rapports hommes-femmes[15]. Loin d’être négligeables, certains d’entre eux comptent plus de 500.000 vues à chaque vidéo. Pour « apprendre » aux hommes à séduire un maximum de femmes, ils proposent « un ensemble de techniques qui vont du dénigrement à la manipulation psychologique, en passant parfois par la légitimation du viol. Face à la masculinité qu’ils considèrent comme étant en crise, la séduction serait selon eux le dernier rempart de l’homme hétérosexuel moderne pour exercer son pouvoir »[16]. Un youtubeur auto-proclamé coach en séduction, suggère quant à lui dans ses vidéos de choisir un endroit dont on puisse « s’enfuir lors d’un premier date en cas de malhonnêteté de l’adversaire sur son physique »[17]. « Crise », « rempart », « adversaire » : on retrouve la thématique de l’ennemi dans une guerre des sexes où seul l’homme est habilité à gagner, et visiblement à tricher. Bien sûr, la prédation est tout aussi présente, avec son animalité, le même youtubeur parlant par exemple d’apprendre à « gérer des femelles ». Pour reprendre les mots d’une journaliste, « La femme y est réduite à une proie qu’il faut conquérir, et qui se laisse dominer par le mâle alpha »[18].

Rien de nouveau donc dans le discours masculin de la séduction depuis la jeunesse de Félix Lemaître, mais des moyens de diffusion autrement plus dangereux et une radicalisation allant jusqu’à revendiquer la culture du viol et la domination comme un droit naturel. Certains pourraient s’imaginer être totalement hors de cette culture viriliste, refusant de regarder ces coachs et autres extrémistes de la misogynie et du sexisme. Mais le vocabulaire dégradant et les comportements virilistes percolent partout sur les réseaux sociaux, pour entrer dans la vie courante des jeunes (et de moins jeunes), pas forcément conscient·es de la portée et de l’origine de ces termes. L’usage des réseaux sociaux n’est pas étranger à la propagation actuelle de la vision guerrière des mâles alphas et de son vocabulaire. Les plus jeunes sont ainsi passé·es à un nouveau concept guerrier : le « body count ». Popularisé depuis 2020 sur Tik Tok puis sur X, le body count est le nombre de partenaires sexuel·les qu’on a eu au cours de sa vie. Mais à l’origine, c’est un terme militaire utilisé pour le décompte des cadavres du camp ennemi sur les champs de guerre[19]. De nombreux influenceurs masculins, dont Andrew Tate, tête d’affiche de la manosphère[20], ont contribué à sa diffusion pour en faire une expression aujourd’hui banalisée chez les jeunes. De son côté, la militante d’extrême droite Thaïs D’Escufon s’est fendue de vidéos en 2023 expliquant « qu’un nombre élevé de partenaires sexuels serait bien plus « grave » pour une femme que pour un homme », le tout selon des arguments pseudo-scientifiques totalement erronés[21].

Parce qu’évidemment, les règles sont totalement asymétriques selon le sexe : plus le chiffre est élevé, plus la femme perd de sa valeur, n’est pas fiable et risque de se faire lyncher sur les réseaux pour ses mauvaises mœurs, et plus l’homme prend de la valeur, est perçu comme viril et expérimenté[22]. Comme le souligne Marie-Joseph Bertini, professeure des universités en sciences de l'information et de la communication et spécialiste des études de genre, la notion de body count est un nouveau marqueur de l’oppression exercée sur le corps des femmes et sur leur droit d’en faire usage comme bon leur semble, et ceci en 2025. Elle explique : « Le body count relève de ce que Michel Foucault appelait “l'orthopédie sociale”, c'est-à-dire d'un régime de surveillance (ici des femmes et des filles) où le jeu, l'humour et la légèreté revendiquée masquent mal les pressions normatives qui continuent de peser sur celles-ci » [23]. Les hommes seuls sont des guerriers du sexe viril, les femmes étant assignées au rôle de cadavres vaincus du camp adverse. Si une femme ose se vanter d’être, elle aussi, une guerrière virile, la société lui rappellera vite à coups de dénigrements, harcèlements et insultes que ce n’est pas sa place[24].

Domination, mépris, déshumanisation, vocabulaire insultant : tout est dans chacun des mots qui qualifient l’approche prédatrice et guerrière instaurée par les sexualités viriles maintenues au centre du système patriarcal. Qu’il s’agisse de charos ou du body count, on retrouve l’image d’un côté de prédateurs, de guerriers accomplissant un maximum d’exploits virils, et de l’autre la passivité de femmes ennemies vaincues, inanimées et … consommées. Le fantasme de pénétration d’un corps inerte de femme est déjà bien présent dans cet apprentissage des sexualités viriles. L’asymétrie fondamentale des rapports sexués entre les hommes et les femmes, soulevée au travers de l’exemple du body count, va se retrouver dans toutes les stratégies, outils et mécanismes de perpétuation du système viriliste. Elle prendra systématiquement comme fil narratif le seul et unique point de vue du masculin viril, la femme n’étant qu’un objet inanimé, un corps à chasser et consommer, un ennemi réduit à l’état de cadavre. Dans ce jeu de dupes, l’usage de substances chimiques comme l’alcool ou certaines drogues sera un outil de performance masculine tout autant qu’un moyen de piéger les filles, révélant l’asymétrie des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

Sexe, drogues et alcool : la place des substances psychoactives dans la séduction

Boire et/ou prendre de la drogue en soirée fait partie de la fête, mais les règles ne sont pas les mêmes pour les filles et les garçons. Plus spécifiquement pour les filles, si tu bois ou que tu te drogues, il faut assumer : tu mérites ce qui t’arrive[25]. Les garçons, eux, sont incités à boire tout en gardant le contrôle. L’alcool, comme les drogues, sont « associés à des représentations viriles : la puissance, l’affirmation de soi, la performance »[26]. Etrange pour des substances qui affectent les performances sexuelles[27], mais passons. L’impératif viril de conquérir à tout prix oblige à « draguer » dès que c’est possible, et dans ce cadre, l’alcool va devenir un instrument de performance de la masculinité[28]. Il aide à dépasser les éventuels « handicaps de masculinité », comme un manque de confiance en soi, la peur d’accoster une inconnue ou un caractère introverti. Les hommes interrogés par Félix Lemaître sur leur consommation systématique d’alcool lors de chacun de leurs premiers « dates » dévoileront par exemple que « Sans alcool, je n’ai pas de couilles », ou encore « ça compense mon manque de testostérone »[29]. Sommés de draguer pour être des hommes, des vrais, sans pouvoir exprimer leurs peurs, leurs non-conformités à l’idéal du mâle alpha, il ne leur reste qu’à les annihiler avec l’alcool ou des drogues[30].

Les substances psychoactives sont des outils dont les jeunes hommes apprennent à faire usage pour faciliter leurs victoires sexuelles et prouver leur virilité. Parce que la virilité, ça se performe en permanence. « Quand vous êtes un homme, un vrai, hétérosexuel, il faut vouloir du sexe partout, tout le temps, c’est comme ça que vous prouvez votre masculinité, (…) l’important c’est de pénétrer »[31]. Avec comme corollaire, bien entendu, la peur des femmes, ces « ennemies », et la terreur de l’impuissance. L’homme viril semble être toujours en attente d’une reconnaissance par ses pairs, d’une validation extérieure[32]. D’où sans doute le besoin de vantardise sexuelle, de crâner sur ses conquêtes, qui se retrouve dans toute l’histoire de la virilité[33]. D’ailleurs, de manière générale, la virilité « est un idéal de performance », et cela dans tous les domaines : économique, social ou sexuel[34]. Le lexique guerrier se retrouve partout : dans le sport, dans l’entreprise, dans la sexualité, il y a des victoires, des conquêtes et des vaincus. La masculinité virile a établi une guerre des sexes, où les ennemies (les femmes) doivent se soumettre aux vainqueurs (les hommes), mais également une guerre entre les hommes : qui va boire le plus d’alcool sans s’effondrer, qui va mettre le plus de femmes dans son lit, qui va avoir la victoire lors de compétitions sportives, qui va s’imposer dans les séminaires de Team building, des textes de rap, etc. ». Le tout saupoudré de « démonstrations verbales ou corporelles de violences ou d’autorité »[35].

Aussi, si les hommes sont priés de boire et de tenir l’alcool pour prouver leur virilité, ils doivent faire boire et fumer encore plus les filles. Souvent tacite, cette recommandation se fait parfois de manière très claire et directe, que ce soit entre hommes en soirée ou sur le Web. Félix Lemaître cite ainsi un article intitulé « Boire ou séduire, il faut choisir », publié sur le site d’un coach en séduction. En gras et en souligné, on y trouve ce conseil : « Veillez à toujours être un peu moins bourré que la fille que vous voulez choper »[36]. L’alcool et les drogues doivent servir à se créer des occasions de « mettre une fille dans le filet ». Il s’agit de marquer un goal dans une compétition entre hommes, que ce soit en créant une dette sexuelle et/ou en profitant, au final, de la vulnérabilité d’une fille trop « défoncée » pour la ramener chez elle ou chez soi et la pénétrer. Pour les séducteurs professionnels, les fameux « coachs en séduction », la notion d’offrir à boire à une fille ne fait plus l’unanimité, selon une adaptation aux discours féministes qui alertent sur la dette sexuelle. L’un prévient qu’offrir un verre, « Apparemment, cela signifierait que vous avez l’intention d’acheter la personne qui vous intéresse, comme le verre que vous venez de lui payer »[37]. Ou encore : « N’offrez pas de verre ! Car offrir des verres à des inconnues signifie que vous voulez les « acheter » ou que vous êtes « inférieur » et devez compenser »[38]. Bon, niveau compréhension du viol favorisé par la vulnérabilité chimique, il y a des efforts à faire… Si le comportement s’adapte, c’est juste pour pouvoir continuer à chasser.

Telle est la règle du jeu du côté masculin : la fête est un lieu d’hédonisme pur où lâcher-prise sur les conventions et la morale. Mais cet hédonisme est à sens unique, et le « bon plaisir » de l’homme viril n’a pas d’égard pour les femmes[39]. Dans le conte des sexualités viriles, l’homme étant le guerrier-prédateur, il aurait « une espèce de droit absolu à l’asservissement, une espèce d’appropriation naturelle du corps de la femme » [40]. Dans cette construction sexiste et misogyne, les femmes sont un peu considérées comme une sorte de trophée[41]. L’usage de l’alcool en soirées est « révélateur de l’asymétrie de pouvoir entre hommes et femmes : un homme qui boit a plus de chance d’être un violeur et une femme qui boit plus de chance d’être violée »[42]. Ceci est la règle d’un jeu validé par la société, peu ou pas remise en question de manière générale. Evidemment, ça ne veut pas dire que tous les hommes vont devenir des violeurs, mais que tous les hommes font l’expérience de la prédation, à des degrés différents. Et que « tous ont une expérience plus ou moins directe autour de la soumission ou de la vulnérabilité chimique »[43].

Certains vont s’écrier qu’ils n’ont jamais usé de ces stratagèmes pour « séduire » une fille, et qu’il est exagéré de prétendre que tous les hommes se sont associés d’une manière ou d’une autre à l’usage de substances chimiques pour faciliter une agression sexuelle. C’est faire abstraction du silence complice. En repensant au gars rencontré dans un bar qui racontait comment il offrait des verres aux femmes pour les saouler, puis s’il n’arrivait pas à ses fins faisait la rue à la fermeture des bars pour ramasser la « meuf la plus bourrée », Félix se rend compte d’une vérité dérangeante : « Mais je ne fais pas mieux. Je fais pire. Je ne fais rien. Je pense juste que ce n’est pas fair-play. Ce qui sous-entend que quelque part, dans ma tête, je considère alors que ça fait un peu partie du jeu »[44]. Et le silence complice valide l’attitude prédatrice, autorise la triche grâce aux substances psychoactives et entérine la minimisation du viol, perçu comme un « jeu ». Même si on se perçoit comme un chevalier protecteur.

Loi du silence, opportunisme et autres petites lâchetés : les stratégies de pérennité des sexualités viriles

Le silence complice, stratégie centrale du virilisme, trouve une solide fondation dans la construction d’une solidarité masculine à toute épreuve, d’une fraternité conçue comme un idéal à ne briser sous aucun prétexte. Un des mécanismes de silenciation repose ainsi sur l’union contre un ennemi commun : les femmes. Puisque le virilisme instaure une guerre des sexes, les femmes sont des adversaires. Dès lors, « tu es dans un camp ou dans l’autre. Si tu te mets à dénoncer certains comportements de certains hommes, tu es un traître à la cause »[45]. Être solidaire d’une fille, dénoncer des agressions, c’est être une « balance ». Et personne ne veut être une balance. Dès les premières expériences « amoureuses », les garçons considèrent que révéler le mauvais comportement d’un « camarade » à d’autres filles est un acte de trahison.

Cette omerta masculine trouve un renforcement non négligeable dans l’idée que « tout le monde aurait des dossiers ». Dans la compétition interne du masculin viril, la triche faisant partie intégrante des règles du « jeu », forcément, tous les hommes dignes de ce nom ont triché. Dans ce cas, « si quelqu’un commence à parler, tous les hommes de la Terre vont finir en taule »[46]. Et ceux qui n’auraient pas triché, qui n’auraient pas au moins fantasmé à l’idée de violer impunément une femme sans défense, immobilisée, seraient des « tapettes ». Si le temps s’arrêtait, en profiterais-tu pour violer une fille qui n’aurait aucun moyen de savoir ce que tu as fait ? « On m’a souvent posé cette question au lycée, j’ai répondu que je ne pourrais pas me le pardonner, on m’a traité d’homosexuel », répond un homme[47]. Sur Tik Tok et d’autres réseaux, le fantasme très répandu du temps suspendu qui offre l’opportunité de violer un corps immobile sans aucun risque s’appelle « Faire une Griffith »[48].

Image par Tumisu de Pixabay

Le milieu de la fête n’échappe pas à la mécanique du silence. Il a même des formules consacrées pour signifier l’appel à l’omerta par loyauté entre hommes, comme « Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas ». Félix Lemaître nous relate un réveil après une fête, dans un appartement, où un garçon sort de la chambre d’une fille avec le sourire. Ce jeune homme explique que pendant le rapport sexuel consenti, il a eu une pratique clairement identifiée comme non consentie par la fille, mais il n’en a pas tenu compte. Quand il partira en lâchant « ce qui se passe à Vegas reste à Vegas », personne ne réagira. Ne rien dire même quand on sent bien que quelque chose ne va pas, ça fait partie des « petites lâchetés quotidiennes » des hommes[49]. Car si la culture masculine se vente de franchise, de dire les choses, il semble qu’au contraire, sous couvert de solidarité, peu de choses soient dites. Ne pas oser confronter ses « frères » sous peine d’être un traître recèle une certaine lâcheté.

Ce silence solidaire et lâche, on le retrouve aussi dans le procès des violeurs de Gisèle Pelicot. « Cherche complice pervers pour abuser de ma femme endormie par mes soins »[50]. Telle est l’annonce explicite que Dominique Pelicot a fait passer sur le site de « rencontre » coco.fr pendant plus de 10 ans[51]. Des milliers d’hommes, au moins, ont vu cette annonce. Personne n’a dénoncé cet appel au viol par soumission chimique, comme s’il était normal qu’un homme fasse ce qu’il veut de « sa » femme, comme il le ferait d’une pantoufle ou d’un radiateur. Tout au long des dix années de viols, le silence régnera sur les actes de Dominique Pelicot. Il cachait dans son ordinateur 72 dossiers d’hommes filmés dans la chambre de sa maison violant sa femme inconsciente. Certains n’ont pas eu d’érection, certains n’ont pas aimé, certains ne sont pas revenus. Mais ils n’ont rien dit « par tranquillité », selon leurs auditions[52]. Aucun n’a alerté les autorités ou tenté de contacter la victime, « révélant une logique d’entre-soi masculin et une complicité tacite »[53].  Même les deux hommes des deux dossiers « vides », qui ont refusé de venir pour violer une femme endormie, n’ont rien dit aux autorités compétentes. Quand on leur demandera pourquoi ils n’ont pas dénoncé Dominique Pelicot, l’un d’eux répondra : « J'ai eu peur d'aller me justifier d'aller sur des sites comme ça, alors que je suis marié »[54]. Donc, par égoïsme, sans aucun égard par rapport à une femme proposée en viol par son mari, lequel a explicitement stipulé lui avoir administré des médicaments. Et par lâcheté, pour ne pas être confronté au jugement de ses proches. Ces raisons du silence, elles seront clairement énoncées par certains lors du procès, comme le rappelle la journaliste Louise Colcombé : « Vous me posiez la question de comment ces hommes n’ont pas dénoncé, ben ils l’ont dit, enfin, certains ont utilisé le mot : la lâcheté »[55]. Et durant tout le procès, c’est le silence assourdissant des hommes qui répondra à la mobilisation de nombreuses femmes en soutien à Gisèle Pelicot. Les hommes ne se sentiront pas concernés[56].

Mais la solidarité masculine ne se contente pas de se protéger par un secret sectaire, elle implique une solidarité institutionnelle. Pourquoi ? Parce que c’est une solidarité systémique qui silencie la société dans son ensemble.  

Une solidarité masculine systémique, institutionnelle, construite en opposition aux femmes

Dans Towards gender justice, John Stoltenberg, militant féministe radical, auteur et metteur en scène, explique que « Le processus social par lequel les gens nés avec des bites atteignent et maintiennent la masculinité a lieu à travers la solidarité masculine.  La solidarité masculine est un comportement acquis et institutionnalisé par lequel les hommes reconnaissent et renforcent leur appartenance réciproque authentique à la classe des hommes et par lequel les hommes se rappellent les uns aux autres qu’ils ne sont pas nés femmes.  La solidarité masculine est politique et omniprésente[57] ». Que ce soit dans la sphère professionnelle, politique, judiciaire ou privée, les hommes se protègent les uns les autres, ce qui leur permet de ne pas remettre en question leurs comportements mais surtout l'ordre établi. Les institutions, même si elles ne sont pas forcément conscientes de privilégier les hommes, dans la pratique ont tendance à renforcer les inégalités. Par exemple, dans les écoles, l’autorité paternelle est davantage valorisée que celle des mères[58]. Dans le cas du procès de Mazan, au niveau de la Justice, les juges accepteront d’analyser l’historique de la sexualité de la victime, comme si cela pouvait justifier une masse de viols par soumission chimique filmés, tandis que la sexualité des agresseurs ne sera pas questionnée. Et tandis que le procès des violeurs de Gisèle défraye les chroniques internationales et nationales, le milieu politique reste relativement muet et immobile. Il n’a pas enclenché une réflexion pour mettre en place les moyens de lutte nécessaires[59]. « Les institutions, qu’elles soient juridiques, éducatives, ou professionnelles, jouent un rôle central dans la consolidation de la solidarité masculine »[60].

Les hommes n’ont absolument pas besoin de se connaitre ou de s’apprécier pour bénéficier de cette solidarité, qui fonctionne de manière implicite et automatique, sans besoin de concertation, et ce dans toutes les sphères de la société. Les hommes se soutiennent, qu’ils en soient conscients ou non, et à des degrés différents, parce que c’est dans leur intérêt. « Ce n’est pas un phénomène fondé sur l’affection ou la camaraderie, mais bien sur un mécanisme structuré de défense des privilèges masculins »[61]. Il s’agit de protéger l’ordre établi, celui dans lequel les hommes sont en haut dans la hiérarchie du pouvoir et bénéficient de privilèges du simple fait d’être nés hommes. En réalité, cette solidarité masculine est la somme d’intérêts privés qui visent à maintenir une hiérarchie et un pouvoir. « Il y a un processus social, par lequel le patriarcat confère pouvoir, prestige, privilège et droits aux personnes qui sont nées avec une bite, et il existe un programme sexuel promu par le patriarcat (pas par Mère Nature) stipulant comment ces bites sont censées fonctionner (…). Les garçons apprennent très tôt un code comportemental élaboré fait de gestes, de paroles, d’habitudes et de comportements qui excluent efficacement les femmes de la société des hommes. La solidarité masculine est l’apprentissage réciproque des hommes entre eux que l’accès au pouvoir dans la culture est leur droit.  La solidarité masculine est ce que les hommes mettent en place pour obtenir ce pouvoir et comment ils le conservent.  Par conséquent les hommes imposent un tabou sur la désolidarisation – un tabou fondamental pour la société patriarcale. »[62]. Difficile donc de « casser » cette solidarité, il faudrait le courage d’accepter d’être rejeté hors du groupe des hommes qui dominent cette société en les confrontant.

Si cette solidarité entièrement dédiée aux hommes est systémique, cela sous-entend qu’elle concerne tout le monde, femmes comprises, même si les hommes restent évidemment les plus grands défenseurs de l’ordre patriarcal. Ainsi certaines femmes vont protéger les intérêts des hommes et participer activement à la solidarité masculine, en opposition aux autres femmes. Elles peuvent notamment soutenir des agresseurs sexuels et sexistes, en minimisant la gravité des actes, en retournant la responsabilité sur la victime, en se désolidarisant des femmes qui dénoncent et condamnent les violences sexistes et sexuelles. « Elles participent ainsi à la perpétuation de l’ordre patriarcal, que ce soit par conformisme ou par calcul personnel » [63], souvent sans en avoir aucunement conscience. Le procès Amber Heard/Johnny Depp en 2022 en est un bon exemple. Sur les réseaux sociaux et dans les bars, nombre de femmes ont soutenu le « pirate » adulé et lynché l’actrice, suivant une campagne de haine et de dénigrement en ligne orchestrée par des masculinistes[64]. Ces derniers sont des garçons et des hommes persuadés que la société est dominée aujourd’hui par les femmes et qu’il faut défendre les droits des hommes. Le masculinisme est considéré comme une branche contemporaine de l’antiféminisme[65], dont les membres s’organisent notamment en « raids » sur les réseaux sociaux « pour réduire les femmes au silence ou les discréditer », entrainant à leur suite énormément de jeunes (et de moins jeunes)[66]. Leurs campagnes peuvent faire d’énormes dégâts, laissant les femmes visées avec des séquelles dont elles vont avoir du mal à se remettre. Ainsi, la pétition en ligne pour qu’Amber ne puisse plus jamais travailler a été la pétition la plus signée de tous les temps[67].

Les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) sont un modèle du pouvoir que la solidarité masculine en opposition aux femmes confère aux hommes. Par exemple, Twitter (aujourd’hui devenu X) a refusé de fermer des contenus masculinistes dénoncés en masse pour incitation à la haine, tandis que la simple question « comment faire pour que les hommes cessent de violer ? » a conduit Mélusine, en pleine vague #metoo, à la suppression de son compte et celui de celles qui relayaient cette question à leur tour[68]. Le cyberharcèlement dont sont victimes les femmes un peu partout dans le monde en est une autre preuve. Selon une enquête de l’ONG Plan International réalisée dans 22 pays en 2020, 58% des femmes âgées entre 15 et 25 ans ont été victimes de cyberharcèlement. 39% ont essuyé des critiques sur leur apparence physique (body shaming) et le même pourcentage a reçu des menaces de violences sexuelles[69]. Et bien sûr, la politique est un domaine par excellence privatisé par les hommes dominants en excluant les femmes : on a beau imposer des quotas, les postes les plus influents restent aux mains des hommes. Les femmes font davantage effet de décoration quand elles ne sont pas assez viriles. Les hommes, de manière générale, s’organisent entre eux, en cercles plus ou moins proches. C’est ce qui leur garantit le pouvoir et leur donne un sentiment puissant d’impunité quoiqu’ils fassent.

Les boys’ clubs et les fraternités : fabrique du pouvoir, sexisme et culture du viol

Boys'clubs et pouvoir - Image par Tumisu de Pixabay

La solidarité virile s’entretient principalement par l’entre-soi masculin organisé. Les « boys’ clubs », entendus comme des groupes d’hommes en position de pouvoir qui se servent de ce pouvoir pour leur propre bénéfice, sont nombreux et variés[70]. Michel Foucault disait que « Le pouvoir, c’est en réalité des relations, un faisceau plus ou moins organisé, plus ou moins pyramidalisé, plus ou moins coordonné, de relations »[71]. Et dans ce sens, les boys’ clubs, c’est la fabrique du pouvoir. Car ce qui donne du pouvoir aux hommes, « c’est la manière dont ils s’organisent et se retrouvent en clubs, en cercles, autour d’une table, d’une icône, d’un idéal… Le boys’ club comme figure de réseautage rend bien compte de la dynamique de confiscation et de fabrication du pouvoir par l'homme »[72]. Nombreux et variés, on les retrouve dans tous les secteurs et métiers de pouvoir et d’argent, où les hommes sont archi-dominants. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux s’affichent comme ouverts aux femmes, mais dans la réalité, soit il n’y a que des hommes, soit les femmes n’y ont qu’une place de figurantes. Il suffit de songer aux équipes gouvernementales, à celles de banquiers ou traders, de cercles d’affaires, de services clubs ou encore à la Silicon Valley. « Ils soutiennent toutes sortes de mécanismes d’entraide entre hommes et d’exclusion des femmes qui aggravent les inégalités au travail : les membres des boys clubs voient leur carrière boostée, au détriment de celles (et ceux) qui n’en font pas partie » [73].

Exclusion des femmes, mais aussi des masculinités qui ne sont pas jugées viriles, ou considérées comme « faibles », selon les discriminations de « race », « classe » et genre. Le classement hiérarchisant avec tout ce qui est Autre est central dans la construction de la virilité : être un homme, c’est dominer, et pas de domination sans subalternes à mépriser[74]. Aux USA, le modèle de boy’s club par excellence où se socialisent les jeunes hommes est certainement la fraternité universitaire. Véritables fabriques du sexisme, de la misogynie et du viol, les fraternités en arrivent au résultat sidérant que leurs membres violent trois fois plus que les autres étudiants des campus[75]. Et ils sont davantage récidivistes. Une analyse statistique basée sur un échantillon de presque 13.000 garçons met en évidence que 87% des agressions sexuelles sont commises par des auteurs déjà incriminés, le plus souvent des sportifs et des membres de fraternité[76]. La banalisation du viol et des agressions sexuelles, couplée à la solidarité fraternelle qui impose le silence même si on ne cautionne pas les actes d’un « frère », confèrent pouvoir et sentiment d’impunité aux membres des fraternités, surtout si elles sont prestigieuses.

En 2017, la vague #metoo prend forme aux Etats-Unis. Suite à la condamnation de deux violeurs issus de fraternités à des peines ridicules en 2016 et 2017[77], sous la pression de l’opinion publique, les scandales sur les fraternités se succèdent, dévoilant un milieu viriliste, sexiste, raciste et homophobe, où l’alcool et les drogues sont des outils de performance virile et où l’hypersexualité justifie le viol. Une étudiante journaliste française, lors de son séjour aux USA en 2017, fait état du sexisme omniprésent, pour conclure que « On croirait assister à un concours de féminité et de virilité »[78]. Le bizutage dans les fraternités se fait à coup d’humiliations et d’alcool, pour prouver qu’on est un homme, un vrai, pas une « tapette »[79]. Les sororités n’ont pas le droit d’organiser des fêtes, seules les fraternités ont ce droit. Pour les garçons, l’entrée aux fêtes est interdite à tous les non-membres de la fraternité, à quelques exceptions près. « Concernant les filles, elles peuvent être refusées aussi. Les critères ne sont écrits nulle part, mais il est communément admis que pour entrer, il faut être assez jolie et « habillée » pour l’occasion, c’est-à-dire ne pas porter trop de tissu »[80]. Car la fête est l’endroit où le sexe des jeunes hommes ne doit pas trouver le moindre obstacle.

Dans son livre « Fraternity gang rape : sex, brotherhood, and privilege on campus », la professeure en anthropologie Peggy Sanday souligne que certaines fraternités ont ritualisé les viols collectifs[81].  « Ces gang bangs ont tous la même organisation : au cours d’une fête, une femme est amenée à l’écart par un frère qui est ensuite rejoint par plusieurs de ses camarades »[82]. C’est un rite d’entrée dans la fraternité. Jackie, étudiante à l’université de Virginie, a ainsi été violée en « train », selon leur propre expression, par sept membres des Phi Kappa Psi. « En 2010, une fraternité de Yale – surnommée l’usine à viols – a choisi pour slogan : « Non, ça veut dire oui. Et oui, ça veut dire sodomie » »[83]. En 2014, à l’université du Wisconsin, si un membre d’une fraternité dessinait une croix rouge sur la main d’une fille à l’entrée d’une soirée, elle reçevait un cocktail avec du Rohypnol à haute dose. La même année, une fraternité de Georgia Tech publiait un « guide du viol ». En 2019, en Pennsylvanie, on découvre un « grenier de viol » et un « tunnel de viol » aménagés dans la maison d’une fraternité[84]. Violer et conquérir des femmes est un sport, une obligation, une compétition. Avec comme règle le « bros before hoes » (« les potes avant les putes »)[85], la culture de la soumission et de la vulnérabilité chimique à l’américaine est omniprésente. Nicholas L. Syrett, Directeur des études sur la condition des femmes, du genre et de la sexualité à l’université du Kansas, dans son livre « The American Fraternity », liste 17 présidents qui sont passés par des fraternités, mais aussi nombre « de juges de la Cour Suprême, de députés, de présidents d’université, d’évêques de l’Eglise – des gens qui sont à chaque niveau de chaque administration »[86]. Des hommes qui ont le pouvoir, font et défont les normes qui régissent le monde, et en excluent totalement les Autres.

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Certains éléments ne sont pas sans rappeler le folklore estudiantin de chez nous, mais les études manquent cruellement, contrairement aux Etats-Unis ou à l’Australie. En 2021, le #BalanceTonFolklore est un détonateur qui attire l’attention sur les violences sexuelles dans l’enseignement supérieur en Belgique. Des centaines de témoignages d’étudiantes mettent à jour les abus dans les cercles étudiants et dans les baptêmes, mais aussi le harcèlement sur les campus et les viols, notamment en rentrant de soirées[87]. 

En 2024, la première étude d’envergure en Fédération Wallonie-Bruxelles « BEHAVES » (pour Bien-Être, Harcèlement et Violences dans l’Enseignement Supérieur) mentionne que près d’une étudiante sur trois (29,7%) a été victimes d’au moins un de ces trois comportements : harcèlement sexiste (27%), comportement sexuel non voulu (14,9%) et coercition sexuelle (1,8%)[88]. A l’UCLouvain, qui a tendance à procurer un sentiment de sécurité totalement illusoire de par sa nature de campus géant, « 20,1 % des femmes membres d’un cercle, d’une régionale ou d’un kot-à-projet rapportent avoir été violées sur le campus », tandis que 14% signalent avoir subi du harcèlement sexuel[89]. Chez nos voisins français, mêmes constats sur le manque d’études et sur l’ampleur de la culture du viol dans l’enseignement supérieur.En 2021, la prestigieuse école de sciences po de Paris est mise à mal par le #SciencesPorcs, tandis que l’enquête de l’association étudiante Capèse révèle l’ampleur des violences sexistes et sexuelles à l’école CentraleSupélec, l’école d’ingénieurs de Paris[90]. Dans ces grandes écoles, les associations étudiantes sont menées par des jeunes hommes qui fonctionnent comme les fraternités universitaires américaines, à la manière de boys’ clubs sélects basés sur un système normatif viriliste. En échange d’une bonne intégration et de contacts qui faciliteront le futur professionnel, les jeunes hommes devront intégrer « la culture de la virilité, de l’élitisme, du sentiment d’impunité corrélé à la recherche du pouvoir et une domination sur les autres. En miroir, les femmes sont délégitimées, exclues de la pyramide sociale intérieure à l’école et objectivées à l’image des soirées à HEC ou à l’ESSEC [célèbres écoles de commerce parisiennes] où elles sont encouragées à consommer des substances psychoactives favorisant les comportements à risque durant plusieurs heures avant l’arrivée des hommes »[91].

Le modèle de l’hétérosexualité virile, qui banalise le viol et envisage le sexe comme une consommation jamais rassasiée selon une vision très néo-libérale (qui consiste surtout à faire du chiffre), se diffuse partout grâce à tous les canaux d’influence disponibles. Puisque les industries de la communication et des médias numériques, du cinéma, du jeu vidéo, de la musique ou encore du porno sont massivement aux mains de boys’ bands, la cosmogonie viriliste y est forcément véhiculée, voire glorifiée. Or, il s’agit de contenus massivement consommés par les adolescent·es, qui formatent nos représentations du monde, des rapports hommes-femmes et de la sexualité.

La diffusion des scripts sexuels virilistes

Vendues comme un rêve de débauche et d’appartenance clanique par les Teen Sex Comedies (séries américaines sur le sexe pour ados), les fraternités universitaires américaines ont fait fantasmer toute une génération de garçons dans les années 2000. La série culte American Pie et ses semblables sont loin d’être si potaches que ça. « A cause de ces fables sur fond de simili-punk rock propret, dans l’imaginaire de beaucoup de garçons hétéros de mon époque, l’université est une grande libération, si ce n’est une compétition, sexuelle. On a des gobelets rouges et des parties de bière-pong dans la tête. Des maisons de fraternité avec des lettres grecques sur leur fronton. Et la croyance que, dès leur entrée dans les études supérieures, les filles se mettent en topless pour un oui ou pour un non. Que toute soirée loin de l’alcool et du sexe est une perte de temps. La pression du dépucelage lycéen du premier American Pie n’était qu’une classe préparatoire à celle de la débauche universitaire. Un encouragement à boire et à faire boire surtout, pour avoir plus de chances. Une jeunesse placée sous le signe de la recherche perpétuelle du chemin le plus court pour utiliser une femme. Sans vouloir me défausser, je crois qu’American Pie et ses congénères m’ont socialisé à cette culture misogyne de la fête. En fait, c’est profondément ancré dans le genre de la teen sex comedy, dès sa genèse »[92].

Pourquoi ces fictions auraient-elles un impact sur notre réalité, sur nos fantasmes et notre sexualité, comme le prétend Félix Lemaître dans son introspection ? Parce que nos fantasmes ne sortent pas du néant, sans aucune influence. Dans les années 70, les sociologues John Gagnon et William Simon élaborent la théorie des scripts sexuels, qui affirme qu’il n’y a pas de sexualité sans apprentissage. Notre sexualité n’est pas tant dictée par des instincts biologiques que par des normes sociales et culturelles apprises. « Sans scripts appris, une situation n’est pas vécue comme sexuelle, et il n’y a ni excitation ni passage à l’acte » [93]. La sexualité humaine dépend de scénarios culturels qui structurent nos rôles, nos gestes et comportements, nos attitudes, nos attentes et même nos sensations[94]. Ces scénarios sont intégrés dès l’enfance et renforcés par la socialisation, les médias et la pop culture[95]. Dès lors, diffuser en masse des scénarios sexuels virilistes devient un enjeu de maintien du pouvoir et de la domination masculine. Ces scénarios vont permettre l’intériorisation de scripts sexuels qui valorisent et prescrivent des comportements sexuels masculins fondés sur la puissance physique, la domination et le contrôle, l’initiative, la performance sexuelle, la pénétration et la multiplication des partenaires. Les garçons y apprennent « à associer leur désir et leur plaisir à des comportements actifs, compétitifs et parfois à la prise de risque » [96]. De l’autre côté du miroir, ils incitent les femmes à désirer ces hommes-là, ceux qui dominent et font preuve d’indifférence émotionnelle.

Le cinéma nous propose régulièrement des scènes de viol présentées comme le summum de l’érotisme et de la passion. En 2015, 50 nuances de Grey, présenté comme un film romantique, érotise la culture du viol et les relations toxiques. Entre 2020 et 2022, les trois volets appelés 365 days, là encore présentés comme des films « romantiques » mettant en scène la « passion », contiennent des scènes de viols explicites et érotisent la domination et la violence masculines. L’histoire est basiquement celle d’un mafieux italien qui kidnappe une jeune femme, la séquestre dans un endroit de rêve et lui laisse 365 jours pour tomber amoureuse de lui[97]. Rien que le pitch en dit long sur le fantasme du « syndrome » de Stockholm, ce mythe du développement d’attachements (souvent sexualisés) par des femmes otages envers leur kidnappeur, qui tient « plus d’une construction médiatique que d’un véritable diagnostic médical »[98]. La série américaine You, diffusée de 2018 à 2025, parvient quant à elle à nous donner un sentiment d’attachement envers un stalker[99] et à le suivre dans ses obsessions malsaines. La formule jackpot semble être l’homme beau, viril, abîmé psychologiquement, toxique et brutal, le bad boy quoi, mais s’il est riche (comme dans les deux premiers films cités) c’est encore mieux. Ces scénarios érotisent le viol, les violences masculines et les hommes toxiques au point de les rendre plus que banals, puisqu’ils deviennent carrément désirables.

Du côté de l’imaginaire masculin, le message est que le viol est autorisé, voire apprécié par les femmes, que les pulsions et la sexualité virile sont violentes et incontrôlables, et les femmes aiment ça. Chloé Thibault, journaliste et autrice du livre « Désirer la violence : Ce que la pop culture nous apprend à aimer », souligne que « Nous les femmes, on se projette dans ces femmes-là, à désirer ce regard masculin-là »[100], celui posé sur nous comme si nous étions des trophées, des possessions, des objets de désir et de plaisir entièrement dédiés aux hommes. La figure du bad boy est ancienne, mais aujourd’hui elle est encouragée par tous les niveaux de médias d’influences existants[101]. « I slept with Sable when she was 13 » (« J’ai couché avec Sable quand elle avait 13 ans ») chante Iggy Pop en 1996 dans Look Away, Sable Starr étant une « baby groupies », comme on appelait les fans mineures à l’époque[102]. Saez, en 2018, sort sa chanson « p’tite pute », qui s’en prend aux influenceuses qui placent des produits : « Je ne suis qu’une p’tite pute sur les réseaux, une p’tite michto dans le caniveau ». Une michto, c’est une femme intéressée par l'argent, une opportuniste dans ses relations. Elle se retrouve « dans 90% des textes de rap, de Booba à PNL, en passant par Rohff, Seth Gueko, Damso, Vald, PLK, Koba LaD et Nekfeu. A chaque fan qui accuse un artiste de viol, on crie à la michto sur les réseaux »[103]. Bien sûr, Saez évite soigneusement de parler des influenceurs qui font pareil. On imagine bien que c’est moins exaspérant, ce sont juste des mecs virils qui font du business, non ?

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Il en va de même dans la culture des jeux vidéo, sur les réseaux sociaux (comme nous avons pu l’observer par exemple avec les coachs en séduction), ou encore dans la publicité, où les produits à destination des hommes, surtout certaines voitures de luxe et certains parfums, continuent de véhiculer l’image d’hommes virils et de femmes objets.  Plus que jamais, nos imaginaires sont formatés par tous ces moyens de diffusion. Mais le canal de diffusion qui va le plus loin dans la banalisation d’une sexualité brutale, dominante et viriliste, où les femmes sont totalement déshumanisées, est sans doute la pornographie. 

Ce que le porno fait aux scripts sexuels intégrés par les (très) jeunes

En suivant Félix Lemaître dans son investigation sur la soumission chimique, on apprend que le porno entretient le fantasme du corps inanimé. Ainsi, un scénario des plus classiques du porno mainstream est un inconnu qui entre dans la chambre d’une femme qui dort, la caresse, la pénètre, elle gémit, se tortille et jouit[104]. Cette représentation contribue à banaliser l’idée que, s’il n’y a pas de résistance ou pas de conscience, ça équivaut à un consentement implicite, il n’y a pas de viol. Et même, elle répand l’idée que les femmes aiment être violées. Parfois, la soumission chimique ou la vulnérabilité chimique sont suggérées par une bouteille vide ou une boîte de médicaments. Il existe aussi un style de porno appelé le « time freeze porn » (« porno du temps figé »), où des hommes gèlent le temps pour réaliser leurs fantasmes sur des femmes inanimées. « Les femmes sont manipulées comme des mannequins, humiliées, torturées. On s’essuie sur leurs vêtements, on souille leur visage. Les actrices jouent les statues, impassibles, retiennent au maximum leur respiration. Je vois même un extrait de scène où une femme est violée dans son bain, la tête maintenue sous l’eau puis laissée au fond de la baignoire »[105]. Le journaliste a aussi recherché les termes « sleep » ou « asleep ». Ce qu’il a trouvé est édifiant : « des images de femmes aux yeux mi-clos, réduites à l’état de poupées gonflables. Des titres qui insinuent qu’il s’agit d’un viol conjugal ou d’un inceste. Le plus souvent filmé dans un style ultra-amateur qui brouille les frontières avec le réel »[106].

Si la pornographie n’a pas inventé le viol ni la soumission chimique, elle n’en produit pas moins davantage de violeurs et d’agresseurs sexuels, par soumission chimique ou non. En 2010, une méta-analyse aux Etats-Unis constate une association positive significative entre l'utilisation de pornographie et les attitudes en faveur de la violence à l'égard des femmes, et encore nettement supérieure lorsqu’il s’agit de pornographie à caractère sexuel violent[107]. En 2023, une enquête française alerte sur « les ravages de la pornographie sur l’imaginaire et le répertoire sexuel des Français, notamment chez les jeunes ». Elle relate qu’en véhiculant des représentations de femmes-objets soumises à la domination masculine, la pornographie contribue chez beaucoup de consommateurs à renforcer la culture du viol. Elle montre « que la disposition des hommes à la violence durant l’acte sexuel est d'autant plus forte que leur consommation est intense ou précoce » [108]. D’après une recherche menée en Australie en 2024, « la surexposition à la pornographie chez les jeunes peut augmenter les comportements nocifs et violents envers les femmes »[109]. Les études et méta-analyses qui arrivent aux mêmes résultats sont légion[110].

Or, selon une étude de l’Arcom publiée en mai 2023, en France 51% des garçons de 12 ans se rendent sur un site pornographique chaque mois, et 65% des garçons de 16 ans[111]. A ces âges, les scripts sexuels sont en pleine construction, et les messages délivrés par le porno actuel sont de plus en plus violents. Le fantasme de la soumission chimique, c’est celui du corps endormi, de la femme-poupée, pénétrée, maltraitée, humiliée, largement diffusé dans le porno. C’est l’objectivation, le contrôle total sur le corps de la femme, sans échange ni consentement. La femme y est représentée dans une position inerte, déshumanisée, sans volonté, ce qui correspond à une forme extrême de domination masculine. C’est la valorisation de la toute-puissance masculine, affranchie de toute négociation ou réciprocité. Car dans la logique viriliste, la capacité à imposer sa volonté devient une preuve de puissance[112]. Le vide créé par le manque d’éducation sexuelle laisse place à un apprentissage par le porno, où la seule sexualité montrée (à l’exception du porno féministe extrêmement minoritaire) est une sexualité viriliste violente, qui valorise la domination masculine, le viol et la soumission chimique.

Après avoir décortiqué les messages principaux et stratégies du conte sociétal des sexualités viriles, il apparaît assez clairement que l’hétérosexualité au cœur de ce système est exclusivement androcentrée. L’homme y est essentialisé, ne pouvant répondre qu’à un seul modèle validé, et la sexualité y est réduite à un outil de compétition et de mesure pour les hommes et entre les hommes.

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Les femmes, elles, sont déshumanisées, objectifiées, n’existant qu’au regard d’un désir masculin qui doit être insatiable et bestial, sans quoi les hommes ne seraient pas de « vrais » hommes. L’enjeu, c’est le pouvoir. Mais comment accepter un jeu basé sur l’infériorisation des autres, la déshumanisation des femmes, qui sont aussi des sœurs, des mères, des filles ? Comment valider, ne fût-ce que par le silence complice, l’humiliation, le mépris, les violences, sans y perdre l’accès à certaines de ses émotions ?

La domination virile a un prix : celui de la mutilation affective et émotionnelle, celui des injonctions incessantes à performer sa virilité, celui de la pression sociale permanente à être un « vrai » homme.

 Le coût de la virilité

Le procès de Dominique Pelicot et des 50 violeurs condamnés met à jour la culture de la femme-objet, propriété de son mari. Et encore, un objet, on peut en prendre soin, pas forcément viser sa destruction. Que ce soit par l’adoration craintive (comme dans les tableaux du peintre Delvaux) ou la prise de possession et la destruction, n’est-ce pas au final la négation de toute forme d’autonomie possible pour la femme qui est visée ? L’inexistence hors du regard des hommes ? La femme n’existe, dans la tête des hommes, que pour eux-mêmes, sans jouir d’existence propre. On pourrait parler de « néantisation »[113] de la femme. La soumission chimique, au cœur du procès, est une forme extrême du déni de consentement, où la victime est rendue totalement vulnérable et entièrement déshumanisée, sans aucune autonomie possible. Au cours des audiences, la « néantisation » de la victime par les agresseurs sexuels, quand ce ne sera pas son agression par les avocats de la défense, dévoilera le manque d’empathie de la majorité des hommes présents envers Gisèle. « Même dans la salle, on montre ces images [les vidéos des viols] et les hommes qui sont là continuent à mépriser Gisèle Pelicot. Alors qu'elle est dans la salle, c'est comme si elle n'existait pas. Ils ne s'adressent pas à elle. Ils disent la dame, ils disent la personne, ils disent qu'ils n'ont pas fait exprès, que c'est un viol par inadvertance » relève une journaliste[114]. Un accusé répétera « Je n’ai pas fait attention » lorsqu’on lui demandera comment il ne s’est pas rendu compte que Gisèle Pelicot était inconsciente alors même qu’il lui imposait une fellation[115]. Ou encore, quand il s’agira de souligner l’impossibilité du consentement de la victime puisqu’elle était sous substances chimiques qui la plongeaient dans l’inconscience, certains accusés répondront « on ne s’est pas posé plus de questions que ça »[116].

Dans le conte sociétal des sexualités viriles, il y a une mécanique de déshumanisation des femmes qui annihile toute possibilité d’empathie pour elles. Victoire Tuaillon, journaliste française créatrice du podcast « Les couilles sur la Table » dédié aux masculinités, explique que « Il y a toute une culture qui nous éduque à ne pas avoir d’empathie pour les femmes, et ça marche pour d’autres sujets : ne pas avoir d’empathie pour les minorités, très peu d’empathie pour les enfants, avoir très peu d’empathie pour les gens qui ne nous ressemblent pas en fait. Et beaucoup d’hommes sont éduqués comme ça, ils n’ont pas d’empathie pour les femmes, ça ne les intéresse pas en fait, ils les considèrent comme des objets »[117]. Le prix de la virilité serait-il l’amputation de l’empathie envers ce qui est Autre ? bell hooks, professeure d’université américaine théoricienne du black feminism[118], dans son livre La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l'amour[119], va aussi dans ce sens. Elle démontre que les garçons doivent apprendre à se déconnecter de leur affect, puisque pour devenir dominants, ils doivent se faire violence et violenter. Pour arriver au résultat du guerrier intrépide dominant, prêt à mourir pour la patrie, fort, conquérant dans tous les domaines (professionnel, sexuel, politique, religieux, économique, militaire…), qui donne et reçoit sans peur la violence, l’homme viril s’est condamné à s’éloigner de ses émotions, à les refouler. Et pour ça, la société lui enseigne qu’un garçon, ça ne pleure pas.  Que c’est naturel pour un garçon d’être violent, d’aimer la compétition, c’est biologique. Puis on l’envoie à la guerre, tuer et mourir au « champ d’honneur »[120]. La culture patriarcale enseigne aux garçons à ne pas réagir à leurs émotions, à ne pas explorer leurs sentiments, à part la colère. « La violence est la socialisation des garçons. Notre manière de fabriquer des garçons passe par la mutilation » dit bell hooks[121].

La pression sociale à la compétition, dans le domaine sexuel, amène à redouter plus que tout l’impuissance et à haïr toute forme d’effémination, lesquelles viendraient trahir la reconnaissance de sa masculinité. Si « être un homme, c’est surtout ne pas être une femme, dans tout ce qu’on dit et ce qu’on fait »[122], c’est aussi ne pas être « efféminé ». Un enfant qui met des barrettes dans ses cheveux, qui porte parfois une veste rose qu’il aime beaucoup, sera harcelé à l’école[123]. La hiérarchie entre les hommes identifiés comme « virils », donc forcément hétérosexuels, et les homosexuels n’est pas négociable[124].   Elle est sans pitié, et ce depuis l’enfance. Mais le virilisme ne s’arrête pas là. En tant que cœur du patriarcat, il oppose les hommes virils à tout ce qui est Autre. « Le modèle normatif de la virilité n’oppose pas seulement l’homme à la femme, ni même l’homme viril à l’homme efféminé, mais aussi le maître à l’esclave, ou au « sous-homme », cette fois sous l’angle sociologique, racial ou religieux, la supériorité des uns ayant nécessairement besoin de l’infériorité des autres, qu’il soit « mécréant », juif, arabe, noir ou domestique » »[125]. Aussi, si on ne naît pas homme, on le devient constamment. Il faut redéfinir son appartenance à la caste des vrais hommes indéfiniment, afin de ne pas être relégué dans les sous-classes, celles des dominé·es, moqué·es, humilié·es.

Parce que la virilité n’est jamais acquise, elle doit se démontrer en permanence. « Être un homme, c’est obéir à un faisceau d’injonctions, comportementales et morales, et faire sans cesse la démonstration de leur parfaite intériorisation, si bien que la virilité constitue une sorte de performance imposée, un idéal hautement contraignant »[126]. Il semble donc que la virilité soit un piège pour les hommes, qui les voue dès le jeune âge au combat et à l’éloignement de soi. Les normes patriarcales et virilistes définissant les « vrais hommes » sont inculquées aux garçons dès l’enfance. A la préadolescence, l’apprentissage s’intensifie. Dévalorisés s’ils ne se conforment pas, mis sous pression d’abandonner leurs propres émotions pour adopter celles du clan des vrais hommes, les garçons entrent dans une mécanique qui ne les lâchera plus. Ce qui explique l’énorme difficulté qu’ont certains hommes à former des liens de qualité. Ne pouvant explorer et partager leurs émotions, ne pouvant jamais faillir sous peine de tomber du piédestal des dominants, ils sont seuls dans leur monde, autocentrés, sans réelle capacité d’introspection. Et ça explique aussi l’incapacité des agresseurs sexuels à appréhender un impact pour la victime[127]. « C’est pour ça que ces viols il faut les comprendre non pas comme le produit de quelques hommes déviants, mais aussi comme toute une société, une culture qui permet que ça arrive »[128]. Notre société produit des hommes violents, mais aussi tout un système pour les protéger, et même les valoriser.

Alors, comment sortir de là ?

Sortir du virilisme comme seul modèle masculin

Le conte sociétal des sexualités viriles, celui qui est susurré aux oreilles des garçons depuis leur jeune âge, une fois décortiqué, éclaire comme un spot la culture du viol, protégée par le secret au cœur d’une solidarité masculine organisée, qui garantit le pouvoir et les moyens de le garder aux hommes. Il met en lumière le fantasme de la soumission chimique, de la possession totale et complète du corps des femmes dans un imaginaire de soumission brutale et violente où la femme n’existe qu’en tant qu’objet de désir ou de récompense au regard de l’homme, où toute existence et autonomie propre lui sont refusées. Tous les garçons ont été socialisés dans cette culture, sans forcément pouvoir la reconnaitre, tant son intégration empêche son identification et sa remise en question en profondeur. Tout le monde a expérimenté les rôles imposés par la virilité au cœur du patriarcat, filles comme garçons, aux places qui leurs sont assignées : hommes, femmes, « tapettes », noir·es, arabes, valides, hadicapé·es, pauvres, riches, etc. Tous et toutes, nous nous sommes déjà tu·es quand quelque chose clochait, quand une parole ou un comportement viriliste nous choquait, sans parfois comprendre réellement les enjeux. Mais les hommes sont aliénés à la masculinité hégémonique par de nombreuses stratégies et mécaniques :  une socialisation qui inclut une solidarité indéfectible ; une omerta à ne briser sous aucun prétexte ; un détachement de leurs propres émotions qui rend difficile toute introspection et coupe court à toute empathie envers les femmes et les minorités ; une pression sociale à vouloir du sexe en permanence, à prouver sa virilité sans cesse, à prendre des risques, sous peine d’être rejeté du clan des « vrais hommes », d’être relégué au statut de dominé.

John Stoltenberg, Francis Dupuis-Déri ou encore Victoire Tuaillon, toustes spécialistes des masculinités, affirment que l’action la plus décisive pour lutter contre le patriarcat que les hommes puissent poser est de rompre la solidarité masculine. Parce que ce serait briser la culture du viol, enlever l’immunité aux agresseurs, arrêter de protéger les hommes violents et dominants qui mettent tous les autres en position d’infériorité. 

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Et parce qu’au-delà de l’introspection individuelle sur la masculinité, ce serait briser les cercles de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui ont l’argent, de ceux qui disposent des postes clés dans tous les domaines importants, de ceux dont les désirs sont des ordres. Alors le système lui-même serait fissuré, et les institutions pourraient devenir des outils non plus de maintien de l’ordre patriarcal, mais bien ceux du changement. C’est pourquoi un tabou fondamental est apposé sur cette possibilité. 

La désolidarisation est strictement proscrite, ce qui en fait aussi, toujours selon ces auteur·ices, la plus improbable des actions que les hommes puissent faire.  Mais si, au lieu de briser la solidarité masculine, les hommes l’élargissaient ? S’ils décidaient de sortir d’une solidarité axée sur l’unique virilité, pour s’ouvrir à des solidarités non plus basées sur les identités, mais pourquoi pas, sur des valeurs ? En bref, s’ils brisaient l’enfermement de la masculinité dans l’identité homogène et essentialisante de la virilité ?

Dans l’excellente émission en 3 épisodes d’Arte La masculinité mise à mâle, Christoph May, chercheur en sciences sociales, fondateur du Detox Masculinity Institute s’étonne que les hommes, alors qu’ils pourraient être ce qu’ils veulent aujourd’hui, n’expérimentent pas plus. Il se demande pourquoi ils ne s’autorisent pas, comme Harry Styles [auteur-compositeur-interprète, musicien et acteur britannique qui se joue des codes du genre pour redéfinir la masculinité], à tester ce qu’ils ont envie, à explorer les possibles[129]. Parce que si la masculinité virile et hégémonique assure le pouvoir à quelques-uns, et certains bénéfices à tous, elle est aussi un piège, comme nous l’avons vu. Il est nécessaire que les hommes osent se mettre en vulnérabilité, nous dit Christoph May. La masculinité n’a pas à être forcément la virilité, ce n’est pas une fatalité ni une donnée biologique. L’identité virile essentialise la catégorie « homme » : l’homme aurait des penchants naturels pour la violence, pour l’hypersexualité, pour le self-control, etc. Il serait homogène, partout et en tout temps le même, possédant des caractéristiques immuables venues tout droit de sa « nature » [130]. La norme sociale de la masculinité ne peut être que virile, selon les discours actuels, parce que les hommes sont comme ça, et que la société a besoin de ça. Il serait bon pour nos sociétés d’avoir des hommes virils, sans quoi ce serait la décadence assurée, la fin de notre civilisation, vendue comme la seule civilisation valable.

Or, la masculinité ne s’est pas toujours confondue avec la virilité, comme le démontrent les trois tomes de l’Histoire de la virilité[131]. « Dénaturaliser le lien entre virilité et masculinité constituerait une forme de résistance à la domination masculine dans des rapports de pouvoir où hommes et femmes luttent pour leur place. Dissocier les deux concepts reviendrait ainsi à penser la masculinité comme évolutive et plurielle. »[132]. Il n’y a pas L’homme, comme certains ont avantage à le faire croire, il y a DES hommes. Il y a des masculinités comme il y a des féminités, c’est toutes les façons d’incarner le sexe masculin[133]. La dévirilisation du monde n’est pas sa féminisation. C’est rendre aux hommes la possibilité du multiforme, c’est les sortir de l’enfermement dans un modèle basique, caricatural, qui en fait de la chair à canon qui se croit dominante[134]. L’homme est-il capable de se réinventer hors du stéréotype guerrier-chasseur en guerre contre les femmes et tous les Autres, pour se réinventer dans la paix ?

Conclusion : des pistes de solution à décliner en actions

Après cette exploration des deux versants de la soumission chimique, on comprend pourquoi les médias mainstream, mais aussi l’ensemble de la société et ses institutions, abordent la question uniquement sous un angle précis : la nécessaire vigilance des filles et des femmes d’un côté, et la perversion des monstres qui usent de substances chimiques pour faciliter l’agression sexuelle de l’autre. Le cœur de l’hydre, le conte sociétal des sexualités viriles, reste quant à lui parfaitement dissimulé sous des questions qui évitent soigneusement la racine du problème. On stigmatise une drogue, ou l’alcool, qui deviennent responsables du viol en lieu et place du violeur. On s’interroge sur l’horreur qui s’est produite, mais sans jamais effleurer de vraies réponses. On s’en réfère aux croyances de la culture du viol, pour certains consciemment, pour d’autres sans même s’en rendre compte : on minimise les agressions sexuelles, on reporte la faute sur la victime, on la décrédibilise tout en défendant les violeurs et autres agresseurs sexuels, etc. Seuls quelques rares cas sont visibilisés, ceux qui correspondent au profil de la « vraie » victime d’un « vrai » viol commis par un « vrai » violeur. Les moyens d’action qui en ressortent, s’ils sont nécessaires et importants à mettre en place, se « limitent » à réparer au mieux les dégâts : mieux dépister, mieux réglementer l’accès aux médicaments, mieux prendre en charge les victimes, former les médecins pour éviter l’errance médicale … mais toujours pas de plan global ambitieux, pas de prise en compte de l’aspect systémique des violences sexistes et sexuelles, ni du continuum des violences patriarcales. Alors, quelles solutions pourrions-nous envisager ?

1.      L’intégration des apports de l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie dans la compréhension des violences masculines

96% des auteurs d’agressions sexuelles sont des hommes, et en 2023 en Belgique, tous les jours environ 12 viols et 13 cas d’attentat à la pudeur ou d’atteinte à l’intégrité sexuelle ont été signalés à la police[135]. Or on estime à à peine 25% les violences sexuelles signalées dans le cadre des violences intrafamiliales, et à 16% en dehors du contexte familial. Malgré cela, il semble que ni les politiques, ni la justice, ni les médias ne cherchent à comprendre l’origine des violences masculines, et passent obstinément sous silence leur continuum. Résultat : des questions sans réponses pour le grand public comme pour les institutions. « Cette affaire est une énigme, à la fois psychiatrique, psychologique, et surtout sexologique » peut-on entendre dans un reportage sur le procès dit de Mazan[136].

Sans doute faudrait-il alors chercher les réponses ailleurs, puisque l’histoire, la sociologie et l’anthropologie, elles, ont de sérieuses analyses qui éclairent ces questions, ce qui permet de réfléchir à des moyens de lutte efficaces. Il faut chercher dans les constructions culturelles, au fil des siècles et un peu partout dans le monde. La soumission chimique et la vulnérabilité chimique sont révélatrices de toute une culture qui assigne des rôles précis aux hommes et aux femmes dans le but de garantir le pouvoir aux hommes. La culture du viol, souvent mal comprise, ne fait pas de tous les hommes des violeurs, mais offre le terreau favorable à leur prolifération et les protège. Les mythes qui entourent le viol servent à défendre les hommes, tandis que le conte des sexualités viriles seriné inlassablement par tous et tout le temps prescrit ce que doit être un vrai homme et ce qu’il doit faire de son sexe. Que ce soit par la socialisation entre pairs, par les institutions, par les médias mainstream, la justice, les réseaux sociaux, les clubs sportifs, la culture pop, etc., ce conte est diffusé et intégré par les garçons mais aussi par les filles, les incitant à désirer les hommes égocentriques, violents et dominants.

Comprendre, reconnaître et s’attaquer à la culture du viol, en la décortiquant et en la déconstruisant, la mettre en lien avec le continuum des violences masculines, peut devenir un objectif prioritaire et légitime socialement. Au départ de cette volonté, il faudrait que les pouvoirs politiques attribuent des moyens humains et financiers suffisants à ce vaste programme. La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite « Convention d’Istanbul »[137], fournit toutes les balises nécessaires à des politiques intégrées et coordonnées sur les différentes formes de violences masculines. Mais sa mise en œuvre, au travers du Plan d’Action National et du Plan Intra-francophones de lutte contre les violences faites aux femmes, ne peut donner de résultats satisfaisants qu’en se fondant que la compréhension et l’intégration de l’origine du problème, les violences masculines de domination, par toutes les parties impliquées dans sa mise en œuvre. C’est pourquoi les formations dans tous les champs professionnels impliqués sont si importantes (droit, justice, psycho-médico-social, police, etc.), mais aussi l’information à tout un chacun, par des journalistes et des enseignants formés par exemple.

2.      Prévention : s’occuper des enfants victimes de violences

Plus les personnes sont confrontées aux violences sexistes et sexuelles jeunes, plus elles les intègrent. Nathalie Perrin-Gérard, victimologue, dit que « Le virus de la violence se développe chez l’enfant parce qu’on l’a conditionné à tolérer la violence »[138]. Ce qui peut être mis en corrélation avec une société qui tolère les violences envers les femmes et les enfants. Les garçons victimes de violences ont davantage de « chances » de devenir à leur tour des auteurs de violences, et les filles des victimes, en fonction de leurs socialisations respectives. Emmanuelle Piet, présidente du Collectif Féministe Contre le Viol, médecin de Protection maternelle et infantile (PMI) et gynécologue en Seine-Saint-Denis, a suivi 119 agresseurs sexuels mineurs en prison. Tous avaient subi « des horreurs », selon ses mots.  Certains ont été violés, mais la plupart ont été maltraités, ou abandonnés, ou victimes de violence conjugale : « d’avoir vu papa tabasser maman, ça c’est la meilleure école »[139]. Ils ont vécu des violences terribles jamais dénoncées, jamais expliquées. Personne ne leur a dit « ce qu’on t’a fait, c’est dégueulasse, on n’a pas le droit de faire cela ».

Prendre soin des enfants victimes de violences, les écouter, les soutenir, reconnaître leurs souffrances et traumatismes et leur apprendre que ce qu’ils ont vécu, ce n’est ni normal ni tolérable, c’est économiser le coût humain et financier de futures violences.  C’est prendre soin de la société à venir. Faire de la prévention, dépister les enfants victimes dans les écoles et les prendre en charge correctement, c’est arrêter la reproduction des violences. C’est permettre aux enfants de se reconnecter à leurs émotions et de se développer autrement. « Quand je soigne les gamins qui ont été violés, la première question qu’ils me posent c’est « tu crois que je ferai ça quand je serai grand ? » raconte Emmanuelle Piet. Elle leur répond : « Oh ben non, si tu trouves ça dégueulasse ce qu’on t’a fait, je n’ai aucun doute sur le fait que tu ne feras jamais ça, parce que quelqu’un t’aura expliqué qu’on n’aurait pas dû te faire ça » »[140].

3.      Intégrer une vision holistique

Lutter contre les violences sexistes et sexuelles, c’est aussi s’occuper de tous les domaines : lutter contre la précarité infantile, soutenir la parentalité, aider les mères monoparentales à avoir les moyens d’une vie décente pour elles-mêmes et leurs enfants. Parce que les violences ne sont pas séparées. On parle de culture du viol, mais cette culture n’est pas séparée de l’inceste, de la pédocriminalité, ou encore des violences conjugales, des maltraitances infantiles, de la violence économique, etc. A force de mettre en avant les particularités et de diviser les violences patriarcales, on finit par en oublier qu’elles font partie d’un même système, le patriarcat. On ne peut pas lutter contre une forme de violence sans aborder les autres.

4.      Eduquer à l’empathie et à une vie relationnelle, amoureuse et sexuelle égalitaire

Pour lutter efficacement et durablement contre les violences sexistes et sexuelles, il faut changer l’environnement qui favorise leur émergence. « Parce qu’on ne grandit pas seul mais dans un bain d’influences. (…) Changer les mentalités, l’environnement, implique de changer le modèle auquel on s’identifie quand on est enfant » [141]. Il s’agirait d’enseigner l’empathie, l’exploration et l’expression de ses émotions, la capacité à l’introspection et à la remise en question saine et constructive. Il s’agirait aussi de passer de la culture du viol à la culture du désir réciproque et du consentement. Ce n’est pas la fin de la drague ni celle de la sexualité, mais le début de nouvelles expérimentations où la domination n’est pas le but, mais bien le plaisir mutuel partagé. Une ouverture sur des relations égalitaires, basées sur la communication et l’enthousiasme[142]. Pour y arriver, il est essentiel de favoriser une réelle éducation à la vie sexuelle et affective égalitaire dans les écoles. D’inviter les jeunes à explorer d’autres masculinités, d’autres rapports hommes-femmes, qu'ils soient sexués ou non. Les relations hétérosexuelles ont tout intérêt à changer, les seuls scripts sexuels représentés massivement étant aussi ceux qui garantissent le moins de plaisir possible dans la vraie vie et le plus de traumatismes.

5.      Multiplier les modèles de masculinités et les scripts sexuels

Que ce soit dans le porno, mais aussi la musique, les films, les séries, les livres, les romans graphiques, etc., proposons de plus en plus d’autres modèles de masculinités, de féminités, d’orientations sexuelles et de scripts sexuels.   Ouvrir sur de nouveaux imaginaires, mettre en scène d’autres formes de sexualités, incluant le consentement, axées sur un réel plaisir réciproque, permettrait d’ouvrir les scripts sexuels des jeunes (et des moins jeunes) sur d’autres perspectives. Sortir du seul point de vue de la domination virile, de l’hétérosexualité, de la pénétration comme acte ultime, de la violence et de la déshumanisation des femmes rendues à l’état d’objets, voire de déchets, est urgent et nécessaire. Il s’agit de favoriser de nouveaux schémas de pensée, de réaction et d’action. Et les hommes doivent s’y mettre. Changer de paradigme, c’est aussi dépasser la virilité comme seule masculinité possible, construire des relations apaisées et égalitaires, sortir d’un système pyramidal où il ne peut y avoir qu’une caste de dominants qui exploitent et violentent les autres. Si la culture du viol est le produit d’une société capitaliste, machiste, patriarcale, coloniale, etc., défaire cette culture est peut-être un moyen précis et concret pour s’attaquer au système pernicieux qui la produit.

6.      Poursuites : responsabilisation des auteurs de violences sexuelles, prise en charge éducative et psycho-sociale

Les violences sexistes et sexuelles sont systémiques et structurelles, ce qui signifie que pour lutter efficacement contre, il faut travailler sur tout le contexte qui permet leur émergence et leur continuité : socio-économique, politique, médiatique, etc. La justice seule ne peut pas répondre aux violences masculines, elle n’est pas pensée pour ça[143]. La prison n’est pas une réponse suffisante, mais les condamnations peuvent permettre aux victimes et à la société de se sentir protégées. Et surtout, les condamnations de la Justice sont un message fort de ce qu’une société tolère ou pas. L’actrice Judith Godrèche vient d’être mise en examen après la plainte pour diffamation de Jacques Doillon, le cinéaste contre qui elle avait porté plainte en février 2024 pour viol sur mineure de quinze ans par personne ayant autorité. La plainte de l’actrice s’est heurtée à la prescription, tandis que la justice n’a pas perdu de temps pour traiter celle du cinéaste. « À votre avis, ça encouragera les victimes à dénoncer les violences qu'elles ont subies, ou ça les dissuadera ? » demande Judith sur Instagram[144]. En Belgique, ce 9 septembre 2025, la justice a condamné Carl de Moncharline, patron de boîte de nuit, pour atteinte à l’intégrité sexuelle sur deux jeunes filles, mineures au moment des faits, sans aucune peine au pénal. Il était accusé de viols par soumission chimique. Une série de témoignages de filles et de garçons sur des faits similaires dans cette boîte branchée bruxelloise ont déferlé lors du mouvement #balancetonbar en 2021. Le message envoyé par la justice est celui que certaines violences sexuelles peuvent être reconnues sans être sanctionnées. C’est celui de la banalisation des agressions sexuelles. Au sortir du tribunal correctionnel de Bruxelles, fort sans doute du sentiment d’impunité octroyé par ce verdict, cet ex-roi de la nuit a fait une déclaration arrogante qui discrédite la parole des victimes, renforçant la culture du viol[145].

Mais à elle seule, la prison ne résout rien. Elle crée au contraire la récidive, et espérer que les condamnés changent dans des conditions de rétention sans travail réel avec eux, c’est hypocrite. Les auteurs d’agressions sexuelles, une fois en prison, ont le droit de ne pas être suivis, or la plupart ne vont pas volontairement dans des groupes de prise en charge des auteurs. Ne pas condamner c’est faire passer le message que l’Etat de Droit autorise les agressions sexuelles et protège les auteurs, que les hommes peuvent violer les femmes et les enfants. Mais condamner dans les conditions actuelles ne change rien au problème. C’est la conception même de ce que la société doit mettre en œuvre qu’il faut modifier, et il est nécessaire de conjuguer les modes d’action. Les groupes de responsabilisation donnent de bons résultats, même sous obligation, ils devraient être soutenus financièrement et humainement et systématisés. Une prise en charge éducative et psycho-sociale est importante : souvent les agresseurs sexuels sont soit dans le déni, soit dans l’ignorance totale de la notion même de consentement. « Tant que personne ne leur a dit que ce que tu fais c’est interdit, ils ne viennent pas. La société doit leur dire qu’ils ne peuvent pas » [146].

7.      Et chez soi?

Pour conclure, je n’ai qu’une recommandation plus personnelle : arrêtez d’ennuyer vos filles avec des discours sur ce qu’elles doivent faire ou ne doivent pas faire. Ennuyez plutôt vos garçons avec ce qu’ils pourraient faire s’ils se libéraient de leur enchaînement à la virilité et à l’isolement émotionnel.

Notes

[1] Naomi Titti et Tal Madesta, Il a bu son verre comme les autres - Les Couilles sur la table - Binge Audio, épisode #43, 20/06/2019

[2] Xavier Vigna, Une histoire sans les hommes est-elle possible ? - De la conscience fière au stigmate social : le virilisme ouvrier à l’épreuve des années 1968 - ENS Éditions, 2014, pp.343-357

[3] Welzer-Lang D., Virilité, et virilisme dans les quartiers populaires en France - Archive ouverte HAL, n° 128, mars 2002, pp 10-32

[4] Demetrakiz Z. Demetriou, La masculinité hégémonique : lecture critique d’un concept de Raewyn Connell, dans Genre, sexualité et société, 13, Printemps 2015

[5] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, éd. Robert Laffont, Paris, 2017, p.21 ; Pauline Ferrari, Formés à la haine des femmes. Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux, éd. JC Lattès, 2023, p.38

[6] Félix Lemaître, La Nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique, éd. Les nouveaux jours, JC Lattès, 2024

[7] Naomi Titti et Tal Madesta, Soumission chimique : il n’y a pas de “drogue du violeur”, Les Couilles sur la table, Binge Audio #104, 31/10/2024, 18:55

[8] Ibid., 28:40

[9] Félix Lemaître, La Nuit des hommes (…), op.cit., p.71

[10] Ibid., p.73

[11] Carl, Que signifie vraiment charo dans notre langage actuel ? - Secretsdeshommes, , 09/02/2025

[12] Félix Lemaître, La Nuit des hommes (…), op.cit., p.78

[13] Ibid., p.74

[14] Dans un souci de ne pas ajouter de la publicité à ces masculinistes, nous citerons le moins de noms possibles, même si nous devons référencer les sites quand nous les citons. Définition issue de Lexique de la séduction - Coaching Séduction. Le concept de « masculinisme » sera défini plus loin.

[15] Xavier Regnier, Les coachs en séduction, experts autoproclamés de la drague et relais de la « culture du viol », 20 Minutes, 24/07/23

[16] Pauline Ferrari, Formés à la haine (…), op.cit., p.27

[17] Xavier Regnier, Les coachs en séduction (…) op.cit.

[18] Manon Mariani, Derrière les coachs en séduction, le sexisme règne en maître | France Inter, 09/01/2023

[19] Myriam Daguzan Bernier, C'est quoi le body count ?, blogue sexo-féministe La tête dans le cul, 12/10/2024

[20] La manosphère, au sein de la sphère masculiniste, désigne un ensemble de communautés en ligne où des hommes se retrouvent entre eux pour parler de problèmes qu'ils considèrent « typiquement masculins », et ouvertement revendiquer certains stéréotypes de genre et une haine des femmes. Manosphère — Wikipédia

[21]Clara Robert-Motta, "Body count" et rongeurs monogames : la drôle de science de Thaïs d’Escufon - Les Surligneurs, 14 avril 2025

[22] Lina Fourneau, Qu’est-ce que le « body count », une tendance sur TikTok au sexisme décomplexé ?, 20 Minutes, 10/08/2023

[23] Propos de Marie-Joseph Bertini dans l’article de Arièle Bonte, « Bodycount » : comment le fait de compter ses partenaires sexuels piège les jeunes, Le Point, 09/07/2025

[24] Lina Fourneau, Qu’est-ce que le « body count » (…), op.cit.

[25] Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op. cit., p.78

[26] Propos de Marie Jauffret-Roustide recueillis par Romain Geoffroy, « Les drogues sont associées à des représentations viriles : la puissance, l’affirmation de soi, la performance », Le Monde, 30/11/2018

[27] « Il dérègle la production de testostérone, ce qui diminue le désir mais aussi la dopamine, qui est le « carburant » qui permet aux nerfs responsables de l’érection de se mettre en action ». Dans Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op.cit., p.157

[28] Gaussot L. et Palierne N., Privilèges et coûts de la masculinité en matière de consommation d’alcool, in D. Dulong et al, Boy’s don’t cry !, Presses universitaires de Rennes, 2012

[29] Félix Lemaitre, La nuit des hommes (…), op. cit., p.155

[30] Dejours C., Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 2009

[31] Propos de Victoire Tuaillon, créatrice des podcasts “Les Couilles sur la Table” et “Le Coeur sur table”, spécialiste des masculinités, dans Salomé Saqué, Affaire Pelicot : Que dit le procès des viols de Mazan de notre société ? - Blast le souffle de l’info, 9/12/24, 41:38

[32] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, éd. Robert Laffont, Paris, 2017, p.23-24

[33] Propos d’Olivia Gazalé, philosophe, essayiste et maître de conférences dans Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 2 : Toxiques, Viril - Culture et pop | ARTE, disponible jusqu'au 27/11/2027, 09:03

[34] Haude Rivoal, sociologue, la fabrique des masculinités au travail dans Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 3 : Mâles party, Viril - Culture et pop | ARTE, disponible jusqu'au 27/11/2027, 01:04

[35] Ibid., 01:09 et 2:46

[36] Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op. cit., p. 75

[37] Comment faire pour draguer ou se faire draguer dans les bars ?, site et club de rencontres amoureuses en Belgique HappyFriends

[38]Fabrice Julien, NPU : Comment draguer en boîte, séduire dans un bar, pécho en soirée ? - Coaching Séduction, 11/06/2018

[39] Naomi Titti et Tal Madesta, Soumission chimique (…), op.cit., 27:50

[40] Olivia Gazalé, dans Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 2 : Toxiques, (…), op.cit., 11:00

[41] Propos de Francis Dupuis-Déri dans Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 2 : Toxiques, op.cit., 11:14

[42] Ibid., 33:00

[43] Naomi Titti et Tal Madesta, Soumission chimique (…), op.cit., 28:55

[44] Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op.cit., p. 77

[45] Naomi Titti et Tal Madesta, Soumission chimique (…), op.cit., 29:44

[46] Id.

[47] Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op.cit., p.116-117

[48] Id.

[49] Naomi Titti et Tal Madesta, Soumission chimique (…), op.cit., 31:00

[50] OLN, Viols de Mazan : “Cherche complice pervers pour…”, cette petite annonce infâme de Dominique Pélicot - Closer, 23/12/2024

[51] Alexandre Vella, Procès des viols de Mazan : « Vous et moi contre le monde »… L’impossible plaidoirie de l’avocate de Dominique Pelicot, 20minutes.fr, 27/11/24

[52]Salomé Saqué, Affaire Pelicot : Que dit le procès des viols de Mazan de notre société ? - Blast le souffle de l’info, 9/12/24, 33:40

[53] Ariane Nicolas, Procès de Mazan : six ressorts philosophiques d’une affaire hors norme | Philosophie magazine, 21 septembre 2024

[54] Louis Chahuneau, "Une femme, ça ne s'offre pas" : ces deux témoins qui ont su dire non à Dominique Pelicot, France 24, 09/10/2024

[55] Louise Colcombé, journaliste police-justice pour le Parisien, dans Salomé Saqué, Affaire Pélicot : Que dit (…), op.cit., 20:23

[56] Procès des viols de Mazan : Gisèle Pelicot 'sort de ce statut de victime' mais les hommes 'ne s'identifient pas à elle' - RTBF Actus, 22/11/2024

[57] John Stoltenberg, Vers la justice de genre | Scènes de l'avis quotidien, 30/08/2016

[58] Marie K, "Entre pouvoir et complicité : Les rouages de la solidarité masculine" | Le Club, 22/03/2025

[59] Procès des viols de Mazan : Gisèle Pelicot (…), op.cit., 4:49

[60] Marie K, Entre pouvoir et complicité (…), op.cit.

[61] Id.

[62] John Stoltenberg, Vers la justice de genre, cité par La solidarité masculine comme système de protection du patriarcat / Male solidarity as a system of patriarchal protection |, Genre et ville, 16/11/2018

[63] Marie K, Entre pouvoir et complicité (…), op.cit.

[64] Voir le documentaire de Cécile Delarue,  Affaire Johnny Depp / Amber Heard, la justice à l’épreuve des réseaux sociaux, dans « La Fabrique du Mensonge », France TV, février 2023 https://youtu.be/iBcjMwFqcmE?si=mvunHEKZYgHok4l6 Pour une présentation succincte du documentaire, voir Anne-Cécile Mailfert, L'affaire Amber Heard / Johnny Depp, retour de bâton anti-féministe | France Inter, 17/02/2023

[65] Ch. Bard, M. Blais, F. Dupuis-Déri, Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, PUF, 2019, p.12

[66] Rapport annuel 2023 sur l’état des lieux du sexisme en France, Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié le 23/01/2023

[67] Salomé Saqué, Comment le masculinisme menace les femmes et toute la société - Blast le souffle de l’info, avec Pauline Ferrari, 25/02/2024, 43:04

[68] Isaline Mallet, Ce que les hommes disent de leur propre violence sexuelle. Etude à partir d’un atelier de (dé)construction féministe à la zad de Notre-Dame-des-Landes, Master de spécialisation en études de genre, sous la dir. de Charlotte Pezeril, Saint-Louis/ULB, 2020-2021, p.1 https://thesis.dial.uclouvain.be/server/api/core/bitstreams/69de17f0-5ad6-4689-95f4-f8524a95bc1e/content

[69] State of the World’s Girls 2020: Free to Be Online? | A report on girls' and young women's experiences of online harassment/ Plan International, 2020

[70] Martine Delvaux, Le boys’ club ou comment le pouvoir appartient aux hommes, ensemble – Salons, Erudit

[71] Michel Foucault, Dits et écrits (1954-1988), Tome II ; 1976-88, Gallimard, coll. Quarto, 2001, texte no 206

[72] Martine Delvaux, Le boys’club ou comment (…), op.cit.

[73] Laetitia Vitaud, “Le boys’ club” : solidarité masculine et exclusion des femmes, Welcome to the Jungle, 23/06/2022

[74] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, op.cit., p.27

[75] C. Loth, C.A. Gidycz, T.R. Lobo, R. Luthra, A prospective analysis of sexual assault perpetration : risk factors related to perpetrator characteristics, in Journal of Interpersonal Violence, vol.20, n°10, 2005

[76] Félix Lemaître, La Nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique, éd. Les nouveaux jours, JC Lattès, 2024, p.135

[77] En 2015, Brock Turner, 20 ans, étudiant à Stanford et athlète en natation promis à tous les espoirs, viole une fille qui avait trop bu, presque inconsciente, lors d’une fête organisée par la fraternité Kappa Alpha. Le verdict est rendu le 2 septembre 2016, il est condamné à six mois de prison dont trois mois fermes. Après seulement trois mois de détention, presque érigé en victime par les médias, Brock sera libéré pour « bonne conduite » et ne sera pas fiché comme délinquant sexuel en Californie.  Le père de l’agresseur, lui, trouvait la peine trop dure « pour 20 petites minutes d’action » (Cf Pierrick Geais, Viol de Stanford : Comment le viol est devenu un rituel dans les fraternités étudiantes | Vanity Fair, publié le 10/06/2016). Mais l’opinion publique est touchée et en colère. Or l’année suivante, à l’université d’Indiana, alors qu’il a commis deux viols, John Enoch, un jeune étudiant, n’est condamné qu’à une seule journée de prison (Cf Etats-Unis : la fin du tabou qui entoure la question des viols dans les universités ?, France Info, publié le 19/10/2021)

[78] Astrig Agopian, Plongée dans l’univers des sororités et des fraternités : entre fantasmes et réalité - Maze.fr, publié le 21/12/2017

[79] USA: Comment le viol est devenu un rituel et une culture dans les fraternités étudiantes | Fdebranche, publié le 16/06/2016

[80] Astrid Agopian, Plongée dans l’univers (…), op.cit.

[81] Peggy Sanday, Fraternity gang rape : sex, brotherhood, and privilege on campus, New York University Press, 1990

[82] USA : Comment le viol est devenu un rituel, op.cit.

[83] Id.

[84] Félix Lemaitre, La nuit des hommes (…), op.cit., p.134

[85]Ibid., p.133

[86] Alex Norcia, Dans les rituels secrets des fraternités américaines, Vice magazine, 15/10/2018

[87] Camille Wernaers, Enseignement supérieur : le mouvement #BalanceTonFolklore est-il en train de changer la donne ? - RTBF Actus, Les Grenades, 11/10/2021

[88] Fabienne Glowacz et Catherine Fallon (sous la dir. de), Rapport de recherche BEHAVES Bien-être Harcèlement et Violences dans l’ Enseignement Supérieur en FWB, Université de Liège, Mars 2024, p.411 et 412 behaves-rapport-2024.pdf

[89] Charlotte Hutin, UCLouvain : 14% des étudiants victimes de harcèlement sexuel - Le Soir, 31/01/2024

[90] Violences sexuelles dans les grandes écoles : une culture masculiniste sexiste vulnérabilisant les femmes - L'Egalité c'est pas sorcier !, 16/11/2021

[91] Id.

[92] Félix Lemaître, La nuit des hommes (…), op.cit., p.130

[93] Propos recueillis par Ariane Nicolas, Alexandre Lacroix : “Nos sexualités sont encore cadenassées par un script sexuel dominant” | Philosophie magazine, 26 mai 2022

[94] Maks Banens, Gagnon et Simon et la théorie des scripts sexuels – Canal Psy, 92, 2010

[95] Id.

[96] Daniel Welzer-Lang, Virilité et virilisme dans les quartiers populaires en France - Persée, 2002, n°128, pp. 10-32

[97] Présentation de films issus de l’interview de Chloé Thibault par Salomé Saqué, Désirer la violence : Ce(ux) que la pop culture nous apprend à aimer - Blast le souffle de l’info, 14/02/2025, à partir de 27:57

[98] En 1973, trois femmes et un homme sont retenus six jours en otages lors d’un braquage de banque qui tourne mal. L’une des femmes particulièrement développera un lien amical avec un des braqueurs et tous les défendront. Pour expliquer ce choix, un psychiatre criminologue qui ne verra jamais la victime va inventer le concept du syndrome de Stockholm : « après le choc et la peur initiaux lors d’une prise d’otage, les prisonniers, lorsqu’ils sont bien traités, peuvent se prendre d’affection pour leurs bourreaux, adopter leur point de vue et développer un sentiment d’hostilité envers les forces de l’ordre ». Sauf que l’otage elle-même expliquera qu’il s’agit surtout d’emprise et de survie, remettant en cause le comportement des forces de polices. Le concept, à la base, sert donc surtout à cacher les causes de la défiance envers la police, qui a mis plusieurs fois les victimes en danger. Ce soi-disant syndrome sera repris par les médias, puis par les fictions, qui vont le détourner pour en faire un concept sexiste et viriliste, puisque ce seront systématiquement les femmes séquestrées qui seront affublées de cette étiquette qui prendra une connotation sexuelle. Cf Pierre Ropert, 50 ans après sa naissance, le diagnostic du syndrome de Stockholm remis en cause | France Culture, 23/08/2023

[99] Littéralement « traqueur » en anglais, harceleur qui manifeste une attention obsessionnelle et non-désirée

[100] Chloé Thibault, Désirer la violence : Ce que la pop culture nous apprend à aimer, Les Insolentes, 2024. Interviewée par Salomé Saqué, Désirer la violence : Ce(ux) que la pop culture nous apprend à aimer - Blast le souffle de l’info, 14/02/2025, 16:20

[101] Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 2 : Toxiques, Viril - Culture et pop | ARTE, disponible jusqu'au 27/11/2027, 11 :32

[102] Baby groupies : les relations entre stars et fans mineures glamourisées dans les 70's, Mademoizelle, 13/01/21 

[103] Félix Lemaître, La Nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique, éd. Les nouveaux jours, JC Lattès, 2024, p.174

[104] Ibid., p.139

[105] Ibid., p.118

[106] Ibid., p.139

[107] Gert Martin Hald, Neil M Malamuth, Carlin Yuen, Pornography and attitudes supporting violence against women: revisiting the relationship in nonexperimental studies, Aggressive Behavior, 36, 2010, 14–20.

[108] Peggy Baron, Enquête Ifop : La « culture porn » renforce la « culture du viol », L’ADN Tendances et Mutations, 04/10/2023

[109] Valentine Poignon, Une étude fait un lien entre la consommation de pornographie et les violences faites aux femmes - Caminteresse.fr, 20/03/2024

[110] Pour une revue scientifique plus complète, le site Yourbrainonporn.com répertorie beaucoup d’études, enquêtes et méta-analyses de divers pays. Cf  Etudes liant l'utilisation du porno à des "attitudes non égalitaires" envers les femmes - Your Brain On Porn et  Études liant l'utilisation du porno à la délinquance sexuelle, à l'agression sexuelle et à la coercition sexuelle - Your Brain On Porn

[111] Arcom, La fréquentation des sites « adultes » par les mineurs, mai 2023 https://www.arcom.fr/sites/default/files/2023-05/La_frequentation_des_sites_adultes_par_les_mineurs%20-%20Etude_Arcom_0.pdf

[112] H. Pernoud, La Belle au bois dormant fantasmée : Culture du viol et consentement dans les réminiscences contemporaines d’un conte de fées – Sociopoétiques, 4, 2019

[113] Philosophie : concevoir comme non-être

[114] Procès des viols de Mazan : Gisèle Pelicot 'sort de ce statut de victime' mais les hommes 'ne s'identifient pas à elle' - RTBF Actus, 22/11/2024

[115] Salomé Saqué, Affaire Pelicot : Que dit le procès des viols de Mazan de notre société ?, Blast-info, 9/12/24, 26:36

[116] Ibid., 44:40

[117] Ibid., 45:02

[118] Mouvement féministe né aux États-Unis dans les années 1960-1970, lors du mouvement des droits civiques. Il se caractérise par la volonté d'associer les critiques du sexisme et du racisme, et d'élaborer un point de vue spécifique tant à l'intérieur du mouvement féministe que du mouvement du Black Nationalism. Black feminism — Wikipédia

[119] bell hooks, La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l'amour, éd. Divergences, 2021

[120] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, éd. Robert Laffont, Paris, 2017, p.21

[121] bell hooks, La volonté de changer (…), op.cit., p. 84-85

[122] Pauline Ferrari, Formés à la haine des femmes. Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux, éd. JC Lattès, 2023, p.38

[123] Mathieu Palain, Nos pères, nos frères, nos amis. Dans la tête des hommes violents, éd. Les Arènes, 2023, p.189

[124] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, éd. Robert Laffont, Paris, 2017, p.22

[125] Ibid., p.27

[126] Ibid., p.21

[127] Isaline Mallet, Ce que les hommes disent de leur propre violence sexuelle. Etude à partir d’un atelier de (dé)construction féministe à la zad de Notre-Dame-des-Landes, Master de spécialisation en études de genre, sous la dir. de Charlotte Pezeril, Université Saint-Louis/ULB, 2020-2021, p.34 https://thesis.dial.uclouvain.be/server/api/core/bitstreams/69de17f0-5ad6-4689-95f4-f8524a95bc1e/content

[128] Salomé Saqué, Affaire Pelicot : Que dit le procès des viols de Mazan de notre société ?, Blast-info, 9/12/24, 42:51

[129] Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 3 : Mâles party, Viril - Culture et pop | ARTE, disponible jusqu'au 27/11/2027, 15:51

[130] Connell, R. et Messerschmidt, J., Hegemonic Masculinity Rethinking the Concept, in Gender &Society, vol. 19, n°6, 2005, p.829-859.

[131] Corbin A., Courtine J.-J. et Vigarello G., Histoire de la virilité, Ed. Seuil, 3 tomes, 2011

[132] Rivoal, H., Virilité ou masculinité ? L’usage des concepts et leur portée théorique dans les analyses scientifiques des mondes masculins | Cairn.info, dans Travailler, n° 38, 2017, p. 141-159

[133] Olivia Gazalé dans Viril, La masculinité mise à mâle, Episode 3 (…), op.cit., 12:20

[134] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, éd. Robert Laffont, Paris, 2017

[135] Chiffres sur les violences sexuelles en Belgique | Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, 2024

[136] Mazan : procès d'un monstre ou de 51 hommes ordinaires ? - C Ce Soir, 12 septembre 2024, 5 :11 https://youtu.be/Q-Ac23CEST0?si=nCLiM0XSBC1ECDm-

[137] Convention d’Istanbul Lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, Série des Traités du Conseil de l’Europe n°210, Istanbul, 2011

[138] Mathieu Palain, Nos pères, nos frères, nos amis. Dans la tête des hommes violents, éd. Les Arènes, 2023, p.143

[139] Salomé Saqué, Affaire Pelicot : Que dit le procès des viols de Mazan de notre société ? - Blast le souffle de l’info, 9/12/24, 45:50

[140] Ibid., 50:38

[141] Mathieu Palain, Nos pères, nos frères (…), op.cit., p. 144

[142] Violences sexuelles facilitées par la consommation de drogues - Eurotox asbl, 09/05/2022

[143] Elsa Deck Marsault dans Affaire Pelicot : Que dit le procès (…), op.cit., 59:00

[144] Lozano M., "La justice ne perd pas de temps" : mise en examen pour diffamation contre Jacques Doillon, Judith Godrèche tombe des nues - midilibre.fr, 10/09/2025

[145] Durant J., Carl De Moncharline reconnu coupable d’atteinte à l’intégrité sexuelle de deux mineures, mais acquitté pour viol - RTBF Actus, 09/09/2024

[146] Emmanuelle Piet dans Affaire Pelicot : que dit le procès (…), op.cit., 1:01:44

Pour citer cette étude

Nathalie Collignon, Soumission chimique : les dessous d'un conte sociétal des sexualités viriles. Episode 2 : Les arcanes d'un conte sociétal des sexualités viriles, Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl), octobre 2025.

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