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en Éducation Permanente

Quand les chakras virent à droite : New age et bien-être au féminin, portes d’entrée vers les idées réactionnaires ?

Par Juliette Léonard - Mars 2026

Différents éléments issus des sphères New Age circulent au sein des milieux féministes. Cette nébuleuse où se rencontrent spiritualités, bien-être, médecines alternatives et développement personnel est extrêmement populaire. Dans cette étude, nous analysons les tendances progressistes qui existent au sein de cette nébuleuse ainsi que les possibles liens avec des pensées néolibérales et réactionnaires.

Sorcellerie, astrologie, Féminin sacré, tarot… Nombreux sont ces éléments ésotériques qui circulent au sein des milieux féministes et peu savent qu’ils s’apparentent à des pratiques New Age. Le vaste univers du New Age recouvre une grande variété de rites et de croyances qui proviennent de diverses spiritualités. Certaines thématiques ou penseuses permettent des ponts entre cet univers et celui du féminisme, par exemple, via l’écoféministe et sorcière Starhawk qui développe une vision spirituelle de l’action politique.

Ces discours et pratiques New Age connaissent une grande popularité et se diffusent au-delà de leurs sphères. Mais ils font également l’objet de critiques. En effet, si certains ponts avec les milieux féministes existent, d’autres ponts sont aussi observables, avec des idéologies individualistes, voire réactionnaires. Nous allons le voir, une partie de ces sphères a véhiculé une image particulière durant le COVID 19 : des personnes, qui pouvaient s’apparenter à des hippies, ont côtoyé des franges réactionnaires, parfois néonazies, pour dénoncer une “dictature sanitaire”. Ces possibles convergences entre l’univers New Age et ces pensées nous invitent à rester attentives et attentifs.

Dans cette étude, nous allons nous plonger dans le (très) vaste univers du New Age afin de comprendre d’où émergent ces appropriations féministes ainsi que ces convergences réactionnaires. Dans une première partie, nous allons nous pencher sur ce qu’est le New Age et sur les pans de cet univers qui s’adressent particulièrement aux femmes. Nous réfléchirons également aux raisons qui poussent certaines femmes vers ces sphères. Dans une deuxième partie, nous creuserons quelques critiques adressées aux mouvances New Age ainsi que les possibles liens avec des pensées réactionnaires et complotistes.

Quelques précautions avant de commencer

Nous allons le voir, naviguer au sein des mouvances New Age n’est pas une entreprise aisée tant nous sommes face à des univers vastes et poreux. Cette étude ne cartographie pas de manière exhaustive ces mouvances et n’a pas non plus pour but de déterminer si telle ou telle pratique appartient au New Age. D’autant plus que c’est l’articulation de diverses pratiques qui définit le New Age.

Par ailleurs, nous pensons cette étude comme une exploration au sein de laquelle nous soulignons différents points d’attention et des potentielles dérives. Cela ne signifie pas pour autant que nous rejetons en bloc l’ensemble des pratiques citées, d’autant plus qu’elles sont extrêmement variées et possèdent chacune leurs propres caractéristiques, contextes d’émergence, appropriations, etc.

Enfin, dans cette étude, nous allons également discuter de pratiques de médecines alternatives. Derrière ce terme, qui est loin d’être parfait et reproduit une frontière nette entre savoirs “profanes” et “légitimes”, se trouve une diversité de pratiques qui ont comme point commun de ne pas avoir démontré scientifiquement leur efficacité. Cette question de l’efficacité requiert des nuances. L’efficacité d’une pratique, au sens stricte, se détermine via des méthodes scientifiques qui respectent un certain protocole, par exemple, des essais cliniques randomisés en double aveugle. Cette reconnaissance de l’efficacité suppose que les études scientifiques s’intéressent au sujet, ce qui n’est pas toujours le cas, et qu’il soit possible de mettre en place ce protocole méthodologique. Par ailleurs, l'efficacité recouvre des considérations plus larges. Un effet placebo et une bonne relation thérapeutique peuvent diminuer le stress, avoir des effets positifs, apporter satisfaction..., sans qu’il n’y ait d’amélioration du symptôme en tant que tel. Une personne peut trouver de nombreux bénéfices et bienfaits à certaines pratiques, malgré une non reconnaissance scientifique de l’efficacité.

Le New Age, utile au néolibéralisme ?

Une nébuleuse aux multiples visages

Énergies, enfants indigo, iridologie, lithothérapie, cristaux, fréquences vibratoires... Tous ces éléments appartiennent à ce qu’on appelle le New Age. Né au 19ème siècle et connaissant depuis une popularité en dents de scie, jusqu’à son récent succès, le New Age couvre un grand nombre de croyances et pratiques spirituelles, ésotériques, thérapeutiques, de bien-être, etc. qui s’articulent différemment selon les adeptes. Généralement, les discours New Age nous invitent à cultiver notre intériorité, à habiter notre corps, à se reconnecter à ce qui est “authentique” et à la nature (Rimlinger : 2021); (Klein : 2024). Le New Age accorde une importance capitale à l'expérience, aux ressentis, aux énergies et prône le changement individuel. Avec ces postulats, le New Age reflète le contexte au sein duquel il émerge et s’oppose : celui d’un 19ème Siècle où la raison et les découvertes scientifiques sont centrales.

Il n’est pas toujours simple de détecter si nous sommes face à une pratique ou croyance issue du New Age, tant elles sont variées, ce qui peut donner l’impression d’un “fourre-tout”. Il n’existe pas une définition nette de ce qu’est le New Age en raison de la porosité de ses frontières. Dans son livre Politiser le bien-être, Camille Teste le décrit de la sorte :

“Le New Age est un courant syncrétique bricolé à partir d’autres spiritualités. Intégrant des pratiques ésotériques comme le tarot, l’astrologie ou les rites de sorcellerie issus des cultures occidentales, il s’approprie aussi les rites et croyances de cultures bien plus éloignées. De l'Inde, il récupère les chakras, les mantras, le karma ou la réincarnation. Aux peuples autochtones américains, il emprunte des pratiques chamaniques animistes, les offrandes à la Terre-Mère ou les rites de purification au palo santo. Des symboles sont aussi empruntés aux cultures musulmane, juive ou chrétienne. À ces éléments se greffe une multitude de croyances librement inspirées de la science [...]. Les adeptes du New Age extrapolent sur [les] découvertes [scientifiques] pour affirmer que tout serait lié, que tout serait énergie et vibrations quantiques” (Teste : 2023).

Appropriation culturelle ?

Le New Age désigne un mouvement qui émerge en Amérique du Nord et en Europe. Par conséquent, l’assemblage de pratiques et croyances issues des quatre coins du monde peut être interprété comme une forme d’appropriation culturelle. En effet, ces mouvances vivent particulièrement au sein des populations blanches et ce sont ces mêmes populations qui en tirent le plus de visibilité et profit.

En outre, ces mouvances véhiculent généralement une vision exotisante selon laquelle il y aurait un “ailleurs” où l’on serait plus proche de la nature et où l’on posséderait des “savoirs ancestraux”, tandis que nous, occidentaux, nous serions déconnecté·es de ces connaissances en raison de notre “modernité”. Cette vision fantasmée enferme “l’autre” dans une image stéréotypée, dessinée en miroir opposé, et trace une frontière entre cet “autre” et “nous”. De ces fantasmes émerge un certain tourisme qui prône la recherche d’authenticité et de spiritualité et privilégie des destinations telles que Bali, ce qui implique des impacts négatifs sur les populations locales. Ce tourisme peut ainsi être nommé “colonisation 2.0”.

Au sein du New Age, nous observons une primauté mise sur le soi, le corps, la guérison et le bien-être. L’esprit y a également une place centrale : la pensée est considérée comme ayant des pouvoirs, notamment de guérison. De la sorte, via un entraînement mental, il est considéré qu’il est possible de guérir de différentes maladies. L’intérêt pour ces supposées capacités se diffuse, notamment, via la pensée positive ou la loi de l’attraction. Ces concepts postulent que tout ce qui nous arrive découle de ce que nous avons souhaité et que nous pouvons, par exemple, devenir riche, si nous nous le répètons suffisamment et avec conviction.

Ces croyances sont extrêmement prolifiques au sein des contenus de développement personnel en raison de l’importance mise sur le soi ainsi qu’en raison de ces convictions qui prônent qu’avec quelques ajustements mentaux, tout est possible. Nous comprenons également la grande porosité qu’il existe entre les sphères New Age et celles des thérapies alternatives, du bien-être et des pratiques de soin non conventionnelles - avec en premier plan l’homéopathie et la naturopathie. Elles partagent un même attrait pour la guérison, les pratiques de relaxation et la connexion à soi. Divers coachs ou autres pratiquant·es du bien-être adoptent des croyances, un style, une esthétique, un vocabulaire, etc. issus du New Age. Toutes ces sphères recouvrent des univers vastes, pluriels, complexes et hétérogènes, dans un contexte où “ce que l’on désigne aujourd’hui par spiritualité n’a peut-être jamais été aussi fortement lié à la santé et au bien-être physique” (Farahmand & co : 2023).

Dans son sens large, les observatrices et observateurs parlent d’une “nébuleuse New Age” tant les frontières sont poreuses, les pratiques variées et l’expérience individualisée. Garnoussi désigne cette nébuleuse comme “psycho-philo-spirituelle” (Garnoussi, 2007). Au sein de celle-ci, il n’y a pas d’autorité centralisée ou un·e représentant·e légitime se revendiquant de la mouvance. Les adeptes du New Age pratiquent des bricolages spirituels, piochant dans différentes représentations, pratiques, références… Et ne se revendiquent que rarement de ce mouvement. D’ailleurs, de nombreuses personnes adoptent des croyances ou des pratiques issues de cette nébuleuse sans en connaître l’origine. Il est donc difficile de quantifier le nombre de personnes adeptes de ces spiritualités ou qui pratiquent certaines de ces thérapies.

Néanmoins, s’il est difficile de quantifier un nombre d’adeptes, il est clair que ces croyances sont extrêmement populaires et se diffusent dans une multitude de pans de la société, sans que cela soit présenté comme des croyances et pratiques New Age : monde de l’entreprise, théories de management, médias, marques, célébrités... Les mouvances New Age infusent des domaines qu’on pourrait penser n’avoir rien à voir avec la spiritualité. Par exemple, le mouvement anthroposophique applique ses principes dans différents champs et possède son réseau d’écoles (Steiner), sa pharmacologie (marque Weleda), ses méthodes d’agriculture (biodynamie) et même sa propre banque (Triodos). Le New Age s’est normalisé dans la culture mainstream et a une présence massive sur internet (Teste : 2023). Certaines de ces croyances et pratiques se diffusent au sein au sein des hôpitaux, des pharmacies, sont reconnues par les mutualités… Divers·es professionnel·les de la santé ont des pratiques issues du New Age ou dirigent des patient·es vers des praticien·nes de ces sphères. Des luttes sont également en cours pour la reconnaissance de certaines pratiques de soin non conventionnelles (Adénor & de Reauglaudre : 2021). Ces diffusions questionnent sur la confusion entre ces méthodes et des méthodes conventionnelles : comment s’assurer du consentement éclairé des patient·es s’iels ne savent pas qu’iels pratiquent des méthodes qui ne reposent pas sur des bases scientifiques ?

Cheval de Troie du néolibéralisme ?

Certain·es dénoncent le New Age et “l’industrie du bonheur” comme véhiculant une idéologie néolibérale. En effet, l’importance extrême mise sur le “soi” rend responsable chaque individu·e de sa santé, de son succès financier et professionnel, ainsi que de son bien-être : “ton corps est ton temple, c’est à toi de le gérer” (Klein : 2024). Des ouvrages pseudo-scientifiques véhiculés au sein de cette nébuleuse affirment que le bonheur n’a rien à voir avec des conditions matérielles, mais avec le mental (Teste : 2023). Le violent corollaire étant que si tu es malade, pauvre, que tu vis des violences ou que tu traverses un moment difficile, c’est la conséquence de tes actes ou de ceux que tu as mené dans une vie antérieure. Et si la situation ne s’arrange pas, malgré les méthodes New Age ou de développement personnel déployées, c’est que tu le fais mal. Cette responsabilisation individuelle fait écho à l’idéologie néolibérale qui postule que nous sommes tou·tes maîtres de notre destin.

Notons que dans le New Age, les femmes ressentent doublement ce poids de la responsabilisation car, en plus d’être responsables d’elles-mêmes, elles le sont également de leurs enfants. Selon ces croyances, c’est sur elles que repose le rôle de soigner les traumas et réparer les fautes de Karma, pour ne pas les transmettre à la génération suivante. Ce qui augmente cette pression de l’hyper-responsabilisation.

Nous comprenons pourquoi le New Age gagne en popularité durant les années 80, décennie marquée par les déceptions politiques et pertes d’espoir quant à la possibilité qu’il existe des alternatives sociétales. Puisque changer la société semble impossible, on tente plutôt de se changer soi : quand tout devient incontrôlable, il reste le perfectionnement du corps (Klein : 2024). Les années 80 voient ainsi l’explosion des salons bien-être, des médecines alternatives, de la littérature en développement personnel, etc (Fahsi : 2023).

Au sein du New Age, les inégalités et injustices sont ainsi dépourvues de tout sens politique. Il n’est que peu de place pour une remise en question des rapports d’oppression, d’exploitation ou des mécanismes structurels. Dans son livre Le yoga, nouvel esprit du capitalisme Zineb Fahsi, qui enseigne elle-même cette discipline, retrace le parcours historique d’une des branches du yoga - chère aux adeptes New Age - et de son éloignement des principes originaux pour correspondre à l’idéologie néolibérale. Elle écrit :

“Ces impératifs de bien-être, de bonheur et de perfectionnement de soi érigés en nouvelle morale m’ont semblé étonnamment en phase avec certaines idées au cœur de l’idéologie néolibérale, qui laissent penser que le bien-être, le bonheur ou la réussite sont une affaire de stratégies individuelles et non des questions politiques ; qui encouragent l’individu à se concevoir comme une petite entreprise à gérer selon une logique de compétitivité et de performance ; qui considèrent que rien ne sert de vouloir changer la société, c’est soi qu’il faut changer avant tout. J’étais à ce titre également troublée par la prévalence de discours en apparence contestataires, dénonçant matérialisme, surconsommation, destruction environnementale et sociale, mais qui semblaient rarement se formuler ou se concrétiser en des termes politiques” (Fahsi : 2023).

Par ailleurs, le New Age est aussi une entreprise extrêmement lucrative au sein de laquelle la vente de stages bien-être, de compléments alimentaires, d'homéopathie, de livres en développement personnel…, représente des milliers d’emplois et pèse des milliards de dollars. Des laboratoires et entreprises réalisent un profit massif sur ces idées et pratiques alternatives. Dans cet univers marchandisé, les croyant·es et pratiquant·es peuvent entrer dans une spirale coûteuse où chaque stage amène à un autre stage, lequel va avec son lot de nouvelles formations, lectures et soins non conventionnels… payants.

Le New Age est ainsi une industrie majeure au sein du capitalisme contemporain. En plus de permettre l’existence de nouveaux marchés, ses schémas de pensée nourrissent l’idéologie néolibérale. Ces croyances assurent également la productivité des travailleurs et travailleuses qui, plutôt que de dénoncer des conditions de travail difficiles ou des bas salaires, s’assureront de les accepter et d’être en forme, via des méthodes de bien-être ou de développement personnel. Face aux souffrances au travail, plutôt que l’organisation collective et la mise en place de sections syndicales, ces sphères préfèrent des séances de méditation, de lâcher prises ou des zones de repos, comme les “Amazen” mises sur pied par Amazon. Au lieu de parler de la nécessité de soins de santé accessibles à toutes et tous, on suggéra de boire des jus détox et d’imposer une discipline de fer à son corps. Et face à Trump, nous trouvons des “conseils bien-être” pour prendre soin de soi durant ces temps troubles (Teste : 2023). Ces propositions ne poussent pas les adeptes à s’organiser collectivement en vue d’atteindre des transformations sociétales dont nous bénéficierions tou·tes.

Le New Age n’est donc pas uniquement influencé par le néolibéralisme, il accompagne et justifie celui-ci, offre de nouveaux marchés et garantit des travailleurs et travailleuses productifs et productives.

La déclinaison au féminin

Au sein de ces nébuleuses, il existe des pans qui s'adressent spécifiquement à un public féminin. Nous creuserons dans la partie suivante le pourquoi, mais plongeons d’abord au sein de ces pans. Nous avons relevé deux sphères articulées autour d’un discours féminin : la vaste sphère du bien-être et la sphère de la sorcellerie - qui entretiennent par ailleurs des liens. Ces sphères ne sont pas les seules et nous pourrions en relever d’autres, mais elles nous semblent les plus pertinentes car elles font parties des préoccupations des femmes qui constituent le public du CVFE.

Premièrement, la sphère du bien être au féminin. Celle-ci couvre diverses pratiques et conseils s’adressant aux femmes ou aux mamans. Des milliers de contenus prodiguent des conseils à propos de la maternité, de l'éducation des enfants, de l’accouchement, des règles douloureuses, etc. Tous ces contenus ne sont évidemment pas influencés par les croyances New Age. Mais, nous l’avons vu, elles pointent rapidement le bout de leur nez lorsqu’il s’agit de santé et de bien-être. Ces pratiques se diffusent également énormément au sein de la presse féminine où sont régulièrement promues des pratiques de médecines alternatives et spiritualités New Age.

Deuxièmement, l’univers de la sorcellerie et du Mouvement de la déesse. Depuis quelques années, il est difficile de passer à côté de la figure de la sorcière qui a (re)pris une place importante au sein des mouvements féministes. Cette figure peut être abordée selon différents points de vue : pour dénoncer les chasses aux sorcières comme un féminicide massif¹, pour revendiquer la puissance des femmes, pour s’approprier les stéréotypes collés aux féministes comme étant des vieilles filles laides, etc. Au-delà de ces appropriations, il existe également une version spirituelle de la sorcière qui possède son propre univers New Age.

Au sein de cette version spirituelle, nous trouvons des figures comme Isis, des pratiques de néochamanisme, l’importance de la Pachamama, du Féminin sacré, certaines pratiques yogiques, l’astrologie, des livres comme “Femmes qui courent avec les loups : histoires & mythes de l’archétype de la femme sauvage” ; “Les cinq blessures qui empêchent d’être soi”, ainsi que les doulas et les tentes rouges (Rimlinger : 2021). La sorcière est particulièrement liée au Mouvement de la déesse au sein duquel vivent deux thèmes centraux : l’idée qu’il a existé un “matriarcat originel”, période idyllique dont le retour est espéré, et l’idée que les chasses aux sorcières étaient en réalité des traques contre des femmes “rebelles” qui possédaient des savoirs (notamment sur la nature) qui leur permettaient de guérir (Rimlinger : 2021). Les courants du Féminin sacré prônent la reconnexion, via des plantes, pierres ou autres, avec l’énergie et la “nature profonde” féminines, perdues en raison de la “société industrio-patriarcale". Ces pratiques permettent aux adeptes de s’accorder un moment de soin et de booster leur confiance en elles (Gaboury : 1998), ce qui peut être assimilé à du développement personnel.

L’essor du Féminin sacré comme mouvement est très récent dans nos pays. Ces spiritualités se sont développées dans les années 70 en Amérique du Nord et “puisent leurs racines aussi bien dans l’expérience de la non-mixité et de la sororité prônées dans les groupes de prise de conscience de la deuxième vague du féminisme, que dans le développement de thérapies féministes et de lectures critiques des théories psychanalytiques” (Rimlinger : 2021). Elles circulent notamment dans les sphères écoféministes portées sur la spiritualité.

Ces connexions et thématiques peuvent amener certaines adeptes à formuler une critique du patriarcat. Nous observons une dimension féministe qui prend en compte des enjeux collectifs, ce qui, nous l’avons vu, n’est pas habituel sur le marché du bien-être.

Notons que, à l’instar d’autres pratiques New Age, le Mouvement de la déesse n’est ni constitué d’une institution centrale dont l’autorité serait reconnue, ni d'une communauté claire de croyantes, ni d’un livre sacré, ni d’une liturgie spécifique ou de dogmes à respecter (Gaboury : 1998). Nous sommes plutôt face à des réseaux souples qui vivent à travers différentes activités, stages, évènements, etc. Ici encore, les adeptes “opèrent des «bricolages » individuels en assemblant des croyances et des rituels de différentes traditions. [...] Sur le plan des pratiques, les unes privilégient une recherche autonome, d’autres s’intègrent davantage dans une communauté de femmes. Le degré d’adhésion spirituelle, la dimension ésotérique varient. La pluralité se retrouve jusque dans la conception même de ce que recoupe le concept de féminin sacré, qui n’a pas de définition arrêtée” (Rimlinger : 2021).

Chaque adepte s’approprie donc cet univers selon ses envies : certaines vont se revendiquer sorcières et épouser un grand nombre de pratiques, tandis que d’autres vont prendre ça et là certaines croyances qu’elles vont mêler avec d’autres, issues par exemple du bouddhisme, et d’autres encore vont revendiquer cette puissance des femmes, sans savoir qu’elle est issue de théorisations New Age. Cette nébuleuse tisse des ponts au-delà des cercles spirituels : “La nébuleuse du Féminin sacré forme des entrelacs multiples avec l’archipel des modes de vie alternatifs. La naissance naturelle, les médecines alternatives, l’intérêt pour les pratiques énergétiques, le respect de la Terre et des rythmes naturels constituent autant de points de convergence et de rencontre de ces réseaux, bercés par l’influence commune des mouvements écologiste, féministe, pacifiste, antimilitariste et décroissant” (Rimlinger : 2021).

Ici aussi, la diffusion de cette cosmologie, dans ou au-delà de ses sphères, représente un marché très lucratif. A coup de livres, podcasts, stages et retraites extrêmement coûteux, ainsi que via des séminaire destinés à l’entreprise du type “Entrepreneure, libère ton Féminin sacré”, certain·es tirent un grand profit de ces pratiques et croyances. D’anciennes adeptes dénoncent les milliers d’euros qu’elles ont investi au sein de cette nébuleuse. Nous reviendrons plus loin sur ces potentielles dérives.

Pourquoi cet attrait ? 

Cet attrait particulier des femmes pour les sphères New Age et les pratiques de soin non conventionnelles a plusieurs explications et nous n’allons pas toutes les explorer. Néanmoins, nous aimerions souligner certaines d’entre elles. Pour commencer, les femmes subissent plus fortement les injonctions à rester jeunes et en bonne santé. Dès lors, elles peuvent développer une plus grande attention à leur corps et aux soins appliqués à celui-ci. Par ailleurs, elles sont aussi plus nombreuses à faire face aux maladies, aux troubles psychiques, à la vieillesse et aux traumatismes. En raison de leurs conditions de vie (double journée de travail, violences vécues, métiers difficiles…), les femmes recourent plus aux soins de santé et aux soins alternatifs.

Et si les femmes sont plus souvent en contact avec les sphères du soin pour leur propre santé, elles le sont également pour s’occuper de la santé des autres. En effet, les femmes sont majoritairement assignées au travail de gardiennes de la santé et du bien-être de leurs proches, de leurs enfants, de leur conjoint·e, de leurs parents, etc. Ainsi, il n’est pas étonnant, par exemple, que les femmes soient surreprésentées au sein des populations “antivax”, dont nous parlerons plus tard : ce sont elles qui se posent la question “est-ce que ce traitement est bénéfique pour les personnes que j’aime ?”. Il s’agit d’une réelle charge mentale et nous pouvons déplorer la difficulté à trouver des réponses à ces questions médicales essentielles.

D’autant plus que la médecine prend rarement au sérieux les douleurs et questionnements des femmes. Différents traitements et diagnostics sont basés sur des modèles masculins et la recherche ne se penche pas suffisamment sur la santé des femmes. Par ailleurs, un grand nombre de témoignages ont dénoncé les violences médicales et obstétricales que subissent les femmes et, en particulier, les femmes racisées. Ainsi, les femmes peuvent se trouver dans des situations d’errance médicale - ou accompagner leurs proches dans celle-ci - où leurs symptômes sont minimisés, leurs intuitions moquées et leurs craintes restées sans réponse. Nous comprenons qu’elles soient particulièrement sensibles aux médecines alternatives et à des prises en charge spirituelles : face à des institutions médicales sexistes, cela peut résulter d’une recherche d’une approche plus douce et correspondre à une manière de se réapproprier son corps (Shahvisi : 2019).

L’institution médicale s’est constituée en excluant et méprisant les femmes, mais aussi les classes populaires et les personnes racisées. Certain·es auteur·ices considèrent cette institution comme un lieu de pouvoir au sein duquel il existe des rapports de force et de domination, des oppositions entre patient·es et médecins, des combats pour la reconnaissance, etc. L’histoire de la médecine est aussi l’histoire de conflits pour le savoir et la légitimité, ainsi que celle de luttes pour des ressources et pour le profit (Boltanski : 1968) ; (Boumediene : 2016).

Aujourd’hui, notre système de santé est influencé par les logiques capitalistes. Une multitude d’acteurs, notamment des industries pharmaceutiques, se font concurrence dans ce qui ressemble à une course à la rentabilité. Durant le COVID, nous avons observé cette compétition entre laboratoires pharmaceutiques avec la brevétisation des vaccins, alors que la situation aurait nécessité une mise en commun de la recherche et du savoir. Toujours selon ces mêmes logiques de marchandisation des soins de santé, aux États-Unis, les prix des médicaments sont fixés de manière arbitraire et sont pour beaucoup impayables. Cette recherche de profit a également mené à de réels scandales sanitaires, par exemple celui de la crise des opioïdes aux États-Unis.

A ces constats, s’ajoute celui d’un système de soins de santé qui ne répond pas toujours aux besoins des patient·es. Nous sommes face à un système mis sous pression : les professionnel·les du secteur dénoncent depuis des années des hôpitaux surchargés, un sous-financement des secteurs du soin, une privatisation de plus en plus accrue, les difficiles conditions de travail, le manque de personnel, etc. Il en résulte que les patient·es expérimentent des consultations et séjours en hôpital minutés et des professionnel·les qui n'ont pas le temps de prendre soin. Ces conditions de prise en charge peuvent donner la sensation que cela se fait “à la chaîne”.

Dans ce contexte où la production de soin, de médicaments, etc, est guidée par une logique marchande et où le personnel soignant est débordé, il n’est pas étonnant que certaines personnes entretiennent de la méfiance envers ces institutions et cherchent des solutions ailleurs. Ainsi, les médecines alternatives répondent à certains besoins : la patient·e est écouté·e, son bien-être est central et l’ensemble de ses problèmes sont pris en compte dans une démarche individualisée. Les pratiques et croyances New Age offrent une alternative désirable lorsque la santé publique n’est pas en capacité de prendre soin comme elle le devrait et lorsqu’une vision holistique peut faire défaut. Plus que la croyance envers l’efficacité de ces médecines alternatives, c’est la défiance envers la médecine conventionnelle qui pousse vers la recherche d’autres soins (Shahvisi :2019).

Dans cette atmosphère néolibérale, nous comprenons pourquoi les sphères New Age sont si populaires. Si les conseils prodigués sont parfois discutables ou non pertinents, la personne peut au moins trouver un cadre chaleureux. Malheureusement, comme nous allons le voir, ces soins peuvent avoir des conséquences néfastes que Klein déplore de la sorte :

“Michelle Cohen, médecin généraliste et professeure adjointe au département de médecine familiale de l’université Queen’s à Kingston, au Canada, a analysé le rôle délétère des influenceurs pseudo-scientifiques sur le bien-être féminin pendant la période Covid. Tout en reconnaissant les échecs de sa profession, elle reproche à ces influenceurs d’exploiter “le sexisme de la médecine pour créer un marché genré du charlatanisme médicinal” – au lieu d’essayer d’améliorer le système, ils profitent de ses failles : “L’industrie du bien-être n’appelle pas à une meilleure prise en charge de la santé des femmes par la science et les scientifiques ; elle cherche plutôt à les sortir de la médecine conventionnelle en leur offrant des solutions alternatives. Ce faisant, le bien-être risque insidieusement de devenir une question exclusivement genrée et d’exposer les femmes de manière disproportionnée au charlatanisme” (Klein : 2024).

Dans cette première partie, nous avons vu la diversité des pratiques et croyances New Age qui s’articulent différemment selon les individu·es. Nous avons inscrit le succès de ces croyances dans un environnement néolibéral qui prône la responsabilisation individuelle et met sous pression les soins de santé. Nous avons également souligné le sexisme et le racisme que subissent les femmes au sein de l’institution médicale, rendant désirables des pratiques de soin non conventionnelles. Dans notre deuxième partie, nous allons réfléchir aux potentiels liens qui existent entre ces pensées New Age et les pensées réactionnaires.

Des ponts avec des pensées réactionnaires

Essentialisation et naturalisation

Au sein des cosmologies New Age, la féminité et la masculinité jouent des rôles essentiels : elles peuvent être célébrées, voire sacralisées (...)


01 De nombreuses relectures des chasses aux sorcières tiennent plus du mythe que de la réalité historique. Premièrement, l'idée d'un féminicide massif - voire sexocide - est l'application d'un concept contemporain sur des évènements passés, ce qui biaise notre interprétation de ceux-ci. Par ailleurs, cette interprétation mérite plus de nuances. Deuxièmement, en ce qui concerne une supposée traque contre des femmes qui possédaient des savoirs sur la nature, la réalité est également plus complexe. Pour plus d'informations, nous conseillons le livre Sorcières et sorciers, histoire et mythes de Michelle Zancarini-Fournel 

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