Faire féminisme : regards critiques sur la posture d’allié

[Image volontairement ironique]
Le CVFE est régulièrement interpellé quant à la place des hommes dans son travail et son organisation. C’est un questionnement qui traverse nos équipes et que nous essayons de cristalliser à travers nos recherches. Nous constatons que les violences intrafamiliales et conjugales, sur lesquelles nous travaillons quotidiennement, sont le reflet des rapports de pouvoir inégaux au sein de nos sociétés patriarcales. Ces rapports de pouvoir s’expliquent eux-mêmes notamment par la construction sociale des masculinités qui est déterminante dans la vision inégalitaire des genres et qui perpétue les violences faites aux femmes et aux minorités de genre.
Pour transformer cette société inégalitaire, nous sommes convaincues que ce sont les structures – légales, juridiques, économiques, éducatives, etc. – qu’il faut faire évoluer via des luttes collectives ; celles-là mêmes qui ont été portées depuis des décennies par les mouvements féministes. Nous ne croyons pas en la possibilité de modifier des rapports de pouvoir structurellement inégaux à partir d’une échelle individuelle. Néanmoins, le CVFE porte un intérêt spécifique aux initiatives qui visent à questionner la construction des masculinités et qui partagent ses enjeux féministes en visant des changements à l’échelle de la société.
Ces dernières années, nous voyons apparaître des travaux académiques, artistiques et des collectifs citoyens actifs sur ces questions. Nous avons nous-mêmes développé en ce sens le projet CRUSH, qui cherche à imaginer et promouvoir auprès des jeunes des manières de relationner qui soient saines, égalitaires et épanouissantes, et qui s’adresse également aux jeunes garçons pour les amener à identifier les discours masculinistes qui les encouragent à produire de la violence au sein de leurs relations. À travers une collaboration avec Nath Jonniaux, artiste et anthropologue qui s’est spécialisé·e en études de genre et dont les travaux portent sur les masculinités, nous avons exploré ici une série d’initiatives qui réalisent un travail avec les hommes dans une perspective féministe. Plutôt que de reprendre le débat qui consiste à savoir si les hommes peuvent ou non « être féministes », nous analysons comment ils peuvent se mettre en mouvement pour « faire féminisme ».
Ce que nous faisons des hommes dans une association féministe
C’est avec l’équipe d’éducation permanente du CVFE que nous avons délimité l’orientation de la recherche. Nous nous sommes rapidement dirigé·e·s vers les enjeux qui entourent la posture d’« allié », qui consiste en tant qu’homme à soutenir d’une manière ou d’une autre les femmes en tant que groupe social subissant des oppressions sexistes systématisées, et à lutter activement contre la domination masculine en transformant les rapports de pouvoir. Dès le départ, comprendre les enjeux du « devenir allié » demandait de définir ce qu’on entend par « homme » et ce qu’on entend par « femme ». C’est ainsi que nous avons identifié que la construction d’hommes alliés au féminisme n’était pas si évidente selon la manière qu’on a de percevoir les hommes en général. Quand on les perçoit uniformément comme des ennemis, des agresseurs, des dominants, des agents de la reproduction genrée du pouvoir, il est assez difficile d’admettre leur capacité à prendre un rôle féministe quelconque. En revanche, quand on les perçoit comme des amis, des frères, des pères, des proches, on peut garder parfois l’espoir qu’ils deviennent des agents de transformation des rapports sociaux sexistes. Parce que les hommes sont dans nos vies et que nous ne tendons pas à la création d’un « Tanaland¹ » mais plutôt à un monde égalitaire et harmonieux, il est nécessaire aujourd’hui de s’intéresser à cette ambivalence : les hommes, on les déteste, on les aime, on les craint, on les considère, on les évite – donc au final, qu’est-ce qu’on en fait ? [hooks, 2021]
Si l’on perçoit les hommes comme un groupe social qui ne peut être qu’uniformément dominant, on s’empêche de penser deux choses. D’abord, on s’empêche de les penser comme de potentiels acteurs de changement [hooks, 2021]. Nous verrons que la méfiance vis-à-vis des hommes, qu’ils se disent proféministes ou non, est évidemment loin d’être infondée. Néanmoins, elle est aussi loin d’être irrévocable. Ensuite, on s’empêche de penser la complexité des rapports « entre hommes », qui sont pourtant traversés par des rapports de pouvoir oppressifs, discriminatoires et violents [Connell, 2005]. En des termes simples, nous pouvons penser que les expériences d’hommes noirs, d’hommes homosexuels, d’hommes trans’, d’hommes précaires, ne sont pas similaires à celles d’hommes blancs, d’hommes riches, d’hommes cisgenres, d’hommes hétérosexuels. Lorsque nous définissons « les hommes alliés » qui soutiennent « les femmes féministes », nous devons donc avoir suffisamment de vigilance que pour éviter les catégorisations homogénéisantes et les raccourcis faciles. De quels hommes parlons-nous quand nous parlons de ces hommes, potentiels ennemis ou alliés, et de quelles femmes parlons-nous quand nous parlons de ces femmes, féministes ou non ?
bell hooks, militante féministe noire américaine critique des mouvements féministes et de leurs contradictions internes, défend que l’exclusion des hommes du mouvement féministe, corollaire d’une vision des hommes en tant qu’Ennemis, provient d’un féminisme de femmes blanches bourgeoises qui « consistait davantage à leur permettre d’obtenir leur part du gâteau à la table du pouvoir qu’à libérer massivement les femmes et les hommes moins puissants de l’oppression sexiste » [hooks, 2021 : 140]. C’est un féminisme, dit « exclusif », qui, bien que loin d’être majoritaire, a été surmédiatisé et a provoqué une invisibilisation d’un féminisme dit « inclusif », qui avait pourtant des choses plus complexes à dire au sujet des hommes². Tant et si bien qu’aujourd’hui, en tant qu’association influencée par des courants féministes qui se contredisent en certains points, l’on s’interroge sur la manière de sortir de ce féminisme qui exclut les hommes pour tirer vers un féminisme qui les inclut. Dans ce contexte, réfléchir aux liens entre nos postures sociales et nos postures politiques a semblé inévitable. Nos positionnements à l’égard des hommes sont-ils différents selon que nous ayons connu ou non la précarité, ou selon que nous soyons blanc·he·s ou racisé·e·s ? Parmi les questions qui nous ont traversées, nous retenons par exemple la réflexion d’une collègue blanche :
« Est-ce que les revendications des femmes blanches sont similaires aux revendications des femmes racisées à l'égard des hommes de leurs communautés ? Est-ce que ce que j'attends des mecs, une meuf racisée attend la même chose ? »
En réponse à cela, Marie-Fidèle Dusingize, doctorante en socio-anthropologie à l’Université de Mons et spécialiste des identités afro-descendantes que nous avons rencontrée dans le cadre de ce travail, rappelait que la déshumanisation que subissent les personnes noires entraîne une impossibilité de les penser comme des hommes ou des femmes. Comment expliquer que nous travaillions sur des enjeux féministes qui concernent « les hommes » en général, à l’heure où selon elle l’enjeu de la communauté noire est de « réparer nos blessures, réactiver notre humanité » ? À juste titre, cela nous permet de reconnaître qu’en voulant s’adresser aux « hommes », nous ne faisons pas l’effort ici de réfléchir à quels hommes nous allons spécifiquement parler. Et cela, au risque d’exclure certaines catégories sociales qui ne se reconnaîtraient pas dans cette façon généralisante de parler des hommes. Par exemple, sans minimiser l’intérêt qu’on puisse porter à la question de l’alliance féministe des hommes, ce que Marie-Fidèle Dusingize dénonce ici, c’est qu’à la lecture des phénomènes sociaux au prisme du genre correspond trop souvent une négligence du prisme de la race. Dans notre cas, cela a pu nous faire passer à côté de cet enjeu politique que notre collègue questionnait plus haut : la possibilité que notre blanchité nous amène à poser une question de genre sans l’articuler directement au prisme de la race. María Lugones, philosophe féministe argentine, rappelle comme le fait bell hooks que le féminisme occidental, en uniformisant la catégorie politique des « Femmes », a exclu de facto les femmes non blanches de la lutte. En problématisant uniquement les réalités sociales qu’elles traversaient, les femmes blanches et bourgeoises ont théorisé, sans la nommer, une féminité blanche. Dès lors, nous affirmons que poser la question des « hommes alliés » dans une association comme la nôtre est le signe d’une volonté de se distinguer d’un féminisme exclusif, historiquement blanc et bourgeois, mais nous reconnaissons qu’en posant la question des « hommes alliés », nous offrons une lecture lacunaire propre à la blanchité : celle de penser prioritairement les rapports de genre en négligeant les rapports de race. Nous savons donc qu’en parlant des « hommes » dans cet article, on ne pourra pas avoir la prétention de parler de et de parler à « tous » les hommes. Nous parlerons d’« hommes » et de « femmes », avec une binarité un peu grossière qui relate de réels enjeux féministes contemporains. Enjeux qui seront, néanmoins, plutôt des enjeux de personnes blanches, cisgenres, hétérosexuelles. Cependant, si le propos se focalise sur les combats féministes, il a aussi le potentiel de s’adresser aux pratiques d’alliance entre différentes luttes sociales.
La notion d’« allié·e » peut en effet concerner toute sorte de combat. Nous pensons qu’il est autant important pour des hommes hétérosexuels de s’allier aux mouvements féministes, que pour des femmes blanches de s’allier aux mouvements antiracistes, que pour des hommes valides de s’allier aux mouvements antivalidistes, ou encore que pour des femmes cisgenres hétérosexuelles de s’allier aux mouvements queer. Les positions sociales de privilège sont nombreuses et ne s’arrêtent pas à la caricature de l’homme blanc cisgenre hétérosexuel de classe moyenne-supérieure de plus de 40 ans. C’est évidemment à eux que nous aurions envie de nous adresser en priorité, en ce qu’ils sont beaucoup à détenir un pouvoir décisif qui leur permettrait, s’ils le voulaient, de changer beaucoup de choses. Mais ce n’est pas à eux que nous nous arrêtons. Si la question des alliés dans les mouvements féministes, plutôt blancs et plutôt hétérosexuels, se pose ici aujourd’hui, d’autres travaux doivent continuer d’émerger pour que nos alliances soient féministes, antiracistes, écologistes, anticapitalistes, queer, antigrossophobies et antivalidistes. Pour une justice sociale qui converge via la prise de conscience de nos privilèges sociaux et la responsabilité que cela implique : se battre collectivement pour la transformation des rapports de pouvoir.
Pour mener cette enquête sur la posture féministe d’allié, nous avons cherché après des outils et initiatives développées par des ONG, associations et collectifs, belges ou non, subsidiés ou non. L’ambition première était de faire un état des lieux critique des initiatives existantes, mais c’était avant de nous apercevoir que celles-ci étaient bien plus nombreuses qu’envisagé au départ. Nous avons pu répertorier des initiatives belges, françaises, québécoises, mexicaines, congolaises, guinéennes, sénégalaises. Des programmes détaillés de mobilisation des hommes ont été développés par des organisations de coopération internationale dans différents pays africains. La Community of Practice on Female Genital Mutilation (CoP FGM) travaille par exemple à un niveau communautaire afin de responsabiliser les hommes sur les inégalités et les violences basées sur le genre (VBG). Le nœud de ce travail a cependant porté sur les initiatives belges bruxelloises, auxquelles nous avions plus facilement accès. Nous avons ainsi pu rencontrer des acteurices de terrain, salarié·e·s ou bénévoles dans des associations ou collectifs bruxellois, pour revenir avec elleux sur les programmes qu’iels mettent en place. En les rencontrant, nous avions pour objectif de dépasser la seule description écrite de leurs programmes, qui peut parfois être idéalisée, en explorant avec elleux leurs enjeux et effets concrets.
Nous nous sommes entretenu·e·s avec différent·e·s acteurices qui proposent des espaces de travail sur les masculinités à destination d’hommes aux profils variés. Nous avons rencontré Simon Dubois-Yassa, formateur et chargé de missions masculinités dans l’ONG Le Monde Selon Les Femmes, Mathilde Séchet, bénévole bruxelloise du collectif féministe inclusif franco-belgo-suisse « Nous Sommes » fondé par Noëlla Bugni-Dubois, Adam Junior N'Tumba, co-fondateur de l’espace d’échange entre hommes noirs « Black Men Sharing », Charlotte Chatelle, travailleuse dans l’association féministe « Le Poisson Sans Bicyclette », ainsi que Leila Fery, Odile Devaux et Rachel Hoekendijk, les 3 fondatrices de « La Bonne Poire », initiative anti-patriarcale à destination des hommes. Nous avons également bénéficié de l’expertise de Leila Fery, doctorante à l’ULB qui, au-delà de son travail avec La Bonne Poire, rédige une thèse sur « les nouvelles conjugalités hétérosexuelles naissant dans le contexte de la quatrième vague féministe en Belgique francophone³ ». Comme mentionné précédemment, l’expertise de Marie-Fidèle Dusingize, doctorante à l’UMons qui étudie la construction des masculinités noires dans une perspective transnationale entre Salvador de Bahia (Brésil), Kinshasa (République Démocratique du Congo) et Bruxelles (Belgique), a été également très éclairante. Les discussions menées avec ces personnes, dont les compétences se situent au croisement de leurs pratiques professionnelles et de savoirs expérientiels, militants et académiques, ont largement contribué à orienter cette recherche. D’une part, ielles ont permis de mettre en exergue des enjeux de reproduction de rapports de pouvoir liés à la posture d’« allié·e ». D’autre part, ielles ont permis de mettre en lumière un angle mort de la construction de cette posture, à savoir l’inefficacité ou du moins l’insuffisance politique de son individualisation.
Dans la première partie de cette étude, nous allons développer des limites que les acteurices de terrain rencontré·e·s relèvent lorsqu’ielles travaillent avec des hommes. Le propos se focalisera principalement sur les problèmes que pose la notion-même d’« allié » lorsqu’elle devient une catégorie identitaire fade et inconséquente. Dans la seconde partie, nous proposerons de s’éloigner du modèle d’alliance individualiste pour s’interroger sur le potentiel des collectivités et des communautés. À partir d’initiatives existantes, nous nous arrêterons sur l’importance d’outiller les hommes collectivement et sur l’importance de transformer les normes sociales à partir desquelles ils se construisent.
Enjeux politiques de l’individualisation de la posture d’allié
Dans le secteur d’activité auquel les associations et collectifs rencontrés appartiennent, un souhait vis-à-vis des hommes est qu’ils travaillent à se « responsabiliser ». On attend d’eux qu’ils prennent conscience de leurs privilèges et qu’ils agissent en conséquence, dans une perspective féministe d’annihilation des inégalités matérielles de genre. Il est souhaité qu’ils reconfigurent leur sexualité de manière à sortir de schémas sexuels violents non consentis. Il est également souhaité qu’ils ne cautionnent plus le sexisme des hommes qui les entourent, qu’ils se désolidarisent de la tolérance des violences sexuelles et conjugales, et qu'ils s'opposent ouvertement aux facteurs qui structurent ces violences (au niveau des politiques publiques, des lois, etc.). C’est un travail qui demande certainement du temps et qui demande une diversification des sources à partir desquelles se renseigner. Il est attendu d’eux qu’ils se saisissent de ces sources et qu’ils travaillent à transformer leur quotidien ainsi que celui des femmes qui les entourent. Cependant, malgré l’existence de multiples formats permettant de cerner les enjeux féministes historiques et contemporains, le constat de plusieurs travailleuses et militantes rencontrées est qu’elles continuent à prendre en charge gratuitement l’éducation féministe des hommes :
« Depuis quelques années, nous voyons les hommes de notre entourage chercher leur place dans la lutte anti-patriarcale. Souvent, leurs espaces de questionnement et de déconstruction étaient des conversations individuelles avec nous, leurs ami·es féministes. Mais ce modèle a des limites, notamment celle de la charge pédagogique qui repose indûment sur les personnes opprimées ainsi que celle de l'isolement des hommes qui trouvent difficilement des pairs avec qui partager leurs questionnements. » [La Bonne Poire, 2021]
Une des questions ayant initié le présent travail a été de se demander s’il était envisageable que les hommes s’autonomisent au niveau de leurs apprentissages pour décharger les femmes féministes de leur entourage. Si cela peut paraître une situation idéale, plusieurs problématiques en surgissent. D’abord, que ce travail se fasse à titre individuel ou au sein d’une collectivité, l’absence d’une vigilance féministe peut engendrer des dynamiques masculinistes et, à termes, antiféministes. Cette vigilance féministe peut correspondre à une personne ou un groupe de personnes suffisamment expérimentées et instruites que pour pouvoir identifier les dynamiques sexistes et antiféministes dans lesquelles les hommes peuvent se trouver lorsqu’ils commencent à s’intéresser au féminisme – en particulier lorsqu’ils entament ce travail en non-mixité. [Blais et Dupuis-Déri, 2015] Les groupes en non-mixité d’hommes, s’ils ne sont pas encadrés dans une perspective antisexiste, risquent en effet de s’embourber dans des discussions essentialisantes. C’est-à-dire, des perspectives qui justifient l’oppression des femmes par les hommes à partir de caractéristiques « naturelles » ou « innées » (la force physique, le rapport aux émotions, etc.). Les exemples les plus caricaturaux sont les mouvements spirituels mythopoïétiques, où des hommes cherchent à se reconnecter à leur « masculin sacré », rejetant de fait toute féminité qui troublerait leur masculinité dès leur plus jeune âge. [Salter, 2019]
Il faut donc faire face aujourd’hui à un enjeu contradictoire. D’une part, il n’est pas souhaitable que les femmes féministes se chargent gratuitement de l’éducation féministe des hommes. Cela représenterait une charge de travail qui ne ferait que s’ajouter aux inégalités en matière d’emploi, de revenus et de travail domestique non rémunéré que les femmes produisent au bénéfice des hommes. Il n'en est pas moins que des projets puissent être menés avec des jeunes hommes, comme dans le cadre de notre projet CRUSH – mais en dehors de cela, en tant que travailleuses nous souhaitons plutôt nous consacrer aux femmes qui subissent un système plutôt qu'aux hommes qui le maintiennent. D’autre part, il n’est néanmoins pas souhaitable que les femmes féministes soient totalement absentes de la démarche d’éducation des hommes, en quel cas ceux-ci pourraient perpétuer des dynamiques sexistes et masculinistes au nom du féminisme. La question est alors de savoir où et comment poser les limites de la co-construction, entre hommes et femmes, de la posture d’allié ? Nous allons voir dans les prochains points en quoi l’individualisation de la posture d’allié implique des limites tant vis-à-vis de l’autoformation des hommes que vis-à-vis de la vigilance féministe.
Notre individualité peut être puissante mais pas radicale
Toute personne qui souhaite s’intéresser aux inégalités de genre a la possibilité de découvrir du contenu qui porte sur des thématiques-phare. Sur le plan interindividuel, elle peut observer les inégalités domestiques, parentales, sexuelles. Sur le plan structurel, elle peut relever les inégalités dans l'éducation, l'emploi, la rémunération. À force de scroll sur Instagram et d’écoute de divers podcast⁴, chacun·e peut prendre conscience qu’à niveau de diplôme égal et à poste égal les hommes gagnent statistiquement plus d’argent que les femmes, que le plaisir sexuel des femmes ne correspond pas nécessairement aux fantasmes des hommes centrés sur la pénétration vaginale, et que les femmes prennent statistiquement plus en charge les tâches ménagères et le soin aux enfants que les hommes. Cela peut parfois provoquer une décharge électrique, qui peut éventuellement amener des hommes à aménager différemment leur quotidien – de leur propre initiative ou, plus probablement, sous l’impulsion des femmes de leur entourage. Équilibrage de la répartition des tâches ménagères en termes de type de tâche et de temps passé à les réaliser, construction d’une sexualité moins hétéronormative, les exemples sont multiples. Certains pourront même être séduits par l’idée de « déconstruire » leur masculinité en explorant différemment leur propre corps. Sur le plan de l’expression de genre, certains pourront s’essayer aux vêtements dits féminins, au vernis à ongles et au maquillage. Sur le plan sexuel, ils pourront ouvrir des ouvrages tels que « L’Homme pénétré : Repenser notre intimité » de Martin Py et Zoé Redondo [Py et Redondo, 2023], qui proposent sous forme de bande-dessinée une réflexion autour de la zone anale et du plaisir prostatique. Ce travail sur soi, sur son corps et sur son rapport aux autres peut être potentiellement bénéfique mais se confronte également à quelques limites.
En ce que ça peut avoir de bénéfique, Florian Vörös [Vörös, 2020 : 153], sociologue français, et Raewyn Connell [Connell, 2005], sociologue australienne qui a largement participé à fonder l'étude critique des masculinités, soutiennent le potentiel transformateur de s’essayer à des pratiques corporelles dévalorisées chez les hommes. Sur le plan sexuel, Vörös souligne que s’éloigner de pratiques hétéronormatives déséquilibrées sur le plan de la satisfaction de chaque partenaire passe nécessairement par l’ouverture à d’autres fantasmes, à d’autres images pornographiques, et à d’autres « techniques de plaisir ». Connell défend également pour les hommes que travailler le corps à pratiquer du soin, à pratiquer des tâches dévalorisées parce que considérées comme féminines, peut entraîner des reconfigurations concrètes des masculinités, en ce compris le rapport qu’on a à soi, aux autres hommes et aux femmes. Ces reconfigurations, qu’elles proviennent d’une prise de conscience des inégalités de genre, d’un travail de construction d’une masculinité non dominante, ou d’une combinaison des deux, ont le potentiel d’apporter des changements plus ou moins concrets dans la vie d’hommes et de femmes qui se côtoient au quotidien.
Entendons-nous bien dès le départ : ce travail est nécessaire. Un homme qui prend en charge des tâches domestiques pour permettre à sa conjointe d’occuper son temps d’après boulot comme elle le veut, ce n'est pas seulement intéressant, c'est aussi primordial. Tout comme le fait qu’il valorise des pratiques sexuelles consenties : n'est-ce pas la base d'une relation qui se voudrait non oppressive ? Maintenant, est-ce que cela fait pour autant de lui un allié féministe ? À vrai dire, nous ne sommes pas convaincu·e·s que ce soit la bonne question. Au sens où tant que des inégalités structurelles qui découlent d’une organisation sociale patriarcale, comme les inégalités en matière de congés parentaux⁵, ne sont pas modifiées, il n’y a pas d’horizons visibles où les inégalités domestiques dans un couple avec enfants peuvent se réduire conséquemment. Il est évidemment nécessaire, dans un couple avec ou sans enfants, de porter des pratiques qui répartissent de manière équitable différents types de tâches. C’est indispensable, c’est politique, mais cela n’a rien de radical, parce que les effets de ces pratiques sont limités au cadre domestique, interindividuel. Et, comme ce sera abordé plus loin, cela n’impacte pas – ou peu – les structures sociales oppressives. De la même manière, explorer le sexe anal et le plaisir prostatique peut certainement paraître radical, mais d’une radicalité, encore une fois, qui n’est qu’individuelle ou interindividuelle.
Une limite similaire peut se retrouver dans toute tentative de réduire le travail sur les masculinités à du développement personnel. De nouveau, entendons-nous sur le fait qu’il est nécessaire, utile, et relativement radical que des hommes puissent se retrouver individuellement ou collectivement dans des endroits où ils peuvent parler d’eux, de leur vécu, et de leurs émotions. Il n’y a rien d’inquiétant, en soi, dans cette volonté que tout homme peut avoir de se questionner sur sa masculinité dès lors que ces démarches n’occultent pas les combats de fond portés par les luttes féministes. Cependant, nous aimerions poser des points d’attention sur certaines manières d’y parvenir. À titre d’exemple, prenons le concept très répandu de « masculinité toxique ». L’on peut observer que sa polarisation avec d’autres concepts comme la « masculinité positive » ou « alternative » pose problème. Cette polarisation suppose en effet l’existence d’une « bonne » masculinité, ou de « bonnes » manières de se comporter, et d’une « mauvaise » masculinité, toxique, ravageuse pour soi et pour les autres. Selon Michael Salter Salter, 2019], professeur australien spécialisé dans les abus sexuels contre les enfants et sur les violences de genre, le problème avec la notion de masculinité toxique, c’est qu’elle est utilisée à travers le monde indépendamment des spécificités que l’on trouve dans chaque contexte culturel. Elle est utilisée comme étant la « cause » de la violence des hommes. Elle parle de cette violence comme si elle était la même partout – et reproduit ce que nous avons vu en début d’article : une uniformisation qui ne raconte rien de précis des contextes sociaux dans lesquels la violence émerge et se reproduit. Par exemple, elle ne dit rien des conséquences psycho-sociales et cognitives de la violence que subissent les enfants, dont on peut mesurer les effets jusque dans la vie adulte. Elle ne dit rien de la place de la consommation d’alcool et de drogues dans les violences, elle ne dit rien des contextes socio-économiques dans lesquels elles se produisent, elle ne dit rien des traumas raciaux impliqués, etc. Globalement, elle ne raconte rien du système patriarcal, capitaliste et colonialiste qui produit les inégalités qui favorisent elles-mêmes l’apparition de violences perpétuées majoritairement par des hommes. En faisant croire que c’est la masculinité elle-même qui est toxique, et en proposant de vagues horizons masculins positifs, elle empêche de penser les structures sociales comme étant proprement destructrices.
Dans sa définition de la masculinité toxique, la CoP FGM [Community of Practice on Female Genital Mutilation, 2023] associe cette notion aux « normes masculines traditionnelles », à l’« agression », à la « violence » et à la « misogynie ». Par contre, elle associe la « masculinité féministe » et la « masculinité positive » à l’« empathie », la « vulnérabilité », l’« intelligence émotionnelle », la « modernité », la « gentillesse » et la « compassion ». Cette catégorisation binaire, qui oppose des figures repoussoirs à des figures enviables de la masculinité, ne rend pas compte de la complexité des rapports humains. Être gentil dans un espace public n’empêche pas un homme de violer sa femme tous les soirs. Rose Lamy [Lamy, 2023], militante et autrice féministe française connue sous son pseudonyme Instagram "Préparez-vous pour la bagarre", en parlait déjà dans son ouvrage « En bons pères de famille », et le procès des viols de Mazan l’a démontré une fois de plus : les agressions sexuelles et les viols ne sont pas perpétrés par des monstres, parfaits représentants d’une « masculinité toxique », mais par Monsieur Tout Le Monde, qui peut être un mari, un père, un oncle, un voisin, un ami, etc. De nouveau, ces hommes ne portent pas en soi une « bonne » ou une « mauvaise » masculinité. Ils reproduisent des pratiques sociales qui les amènent dans certains espaces à faire figure d’homme gentils et respectables, et dans d’autres espaces à perpétrer des atrocités.
Cette masculinité-ci n’est pas « moderne » ou contemporaine, et celle-là n’est pas « traditionnelle » ou issue d’un autre temps. Elles sont toutes les deux tout à fait actuelles, imbriquées dans une cohabitation complexe de pratiques sociales tantôt valorisées et publiques, tantôt déviantes et cachées des regards. Il n’y a donc rien, dans la démarche de quelqu’un qui se dit allié ou de quelqu’un qui revendique une masculinité positive, qui puisse nous renseigner sur ses réelles intentions, ou sur ses actes commis dans l’opacité d’une chambre à coucher. D’un point de vue féministe, nous pensons qu’aller à la découverte de son corps et de ses émotions, lorsqu’on n’a jamais été autorisé à le faire par l’identité de genre qui nous a été attribuée à la naissance, est certainement beau, puissant et radical. Cela peut être une source d’empouvoirement, pour soi. Mais un homme qui s’essaye au plaisir prostatique, qui met du vernis à ongles et qui fait la vaisselle n’est pas de facto un allié féministe. Parce que cela ne fait pas de lui quelqu’un qui lutte à proprement parler dans une mouvance féministe structurelle. Pourtant, nombreux sont les hommes qui se pensent féministes simplement parce qu’ils s’opposent, par principe et non dans les actes, aux inégalités de genre. Nous allons voir à présent en quoi cela n’est pas suffisant.
Celui qui se dit allié
Tant dans la littérature qu’auprès des personnes que nous avons rencontrées, il existe une mise en garde contre tout homme qui se présenterait lui-même en tant qu’« allié ». Cette auto-identification invite à la méfiance parce qu’elle peut masquer des dynamiques de pouvoir dont les hommes bénéficient au sein-même des mouvements féministes. Prestige social, appropriation de la parole des femmes (engendrant parfois des bénéfices économiques), solidarité des pair·e·s en cas d’accusation d’agression sexuelle. S’auto-proclamer « allié » ou « proféministe » n’empêche pas des hommes de reproduire des inégalités genrées, et ce jusque dans les collectifs militants. Par exemple, des hommes reconnus dans les mouvements féministes ont pu harceler ou agresser sexuellement des femmes, qu’elles soient conjointes, étudiantes, collègues ou camarades de lutte [Dupuis-Déri, 2014, 2023]. C’est un constat qu’a fait Le Poisson Sans Bicyclette à la suite d’ateliers de réflexion et d’écriture autour des masculinités à destination des hommes :
« En fait, là où on a vraiment une grosse désillusion, c’est que sur les huit hommes cisgenres hétérosexuels qui ont participé à tous les ateliers, qui semblaient vraiment sincères, qui se disaient chamboulés, dans les années qui ont suivi il y en a un qui a agressé sexuellement une femme, et un qui a eu un comportement inadapté vis-à-vis de son ex-compagne. Pendant les ateliers, on savait qu’il était un auteur de violences conjugales. Il a profité, à la fin de l’atelier, de sa position d’allié, de pouvoir symbolique que ça lui a donné, comme estampillé proféministe, pour se mettre en avant. Ce n’était pas du tout une posture d’humilité et c’était même traumatisant pour son ex-compagne. Sans qu’il ne s’en rende compte en plus. »
C’est ce genre de constat qui appelle à une extrême vigilance de la part des femmes féministes et qui provoque une méfiance vis-à-vis de la posture d’allié. En effet, à quoi bon former des hommes dans une perspective féministe si c’est pour qu’ils se vantent d’être des alliés sans transformer concrètement leurs pratiques sociales sexistes et sans lutter contre les oppressions systémiques ?
Si les violences sexistes et sexuelles perpétrées par des hommes « proféministes » sont particulièrement saillantes dans le monde militant, d’autres formes d’inégalités genrées s’y reproduisent également. Une travailleuse du CVFE déplorait par exemple que lors de la création d’un cercle de parole sur les masculinités en 2019, les hommes fréquentant le groupe étaient « flattés d’être des alliés » mais ne prenaient aucunement en charge les aspects organisationnels du groupe, laissant par exemple aux femmes le travail de prévoir des dates de rencontre. On retrouve ainsi des « alliés de principe », suffisamment informés que pour maîtriser les discours et le vocabulaire féministes, qui étaleront à l’occasion l’importance de l’antisexisme, mais qui dans les faits ne prendront pas la mesure des dynamiques genrées qu’ils reproduisent :
« Jouer à "Vis ma vie de femme⁶" avec des mecs qui se disent alliés, c'est la pire animation que j'ai eu à faire. C’était un calvaire. Il y a des situations de base sur la vaisselle où on tient 45 minutes là-dessus. Sur des trucs supra-pratiques, c'est pas tellement acquis. Sur la sexualité, c'est encore pire. Tu passes encore un niveau de résistance. Ils ont la maîtrise du langage, des codes. "Charge mentale", "je fais ma part", mais ils ont des blocages sur la pratique. Il y avait des couples. Une des femmes, son mec la descendait devant tout le monde. Et puis, ça restait des débats intellectuels. Par contre, un débat sur "quoi faire", pas moyen. »
L’intellectualisation du féminisme et de l’antisexisme dans ce cercle de parole n’a permis, à termes, que de réifier une position de savoir dominante. Les hommes mansplain⁵ le féminisme aux féministes elles-mêmes et bénéficient pour cela d’un badge d’allié qu’ils porteront fièrement sur leur blouson. Clairement, les féministes rencontrées s’entendent sur le fait de ne pas avoir besoin de ça. Le problème, c’est qu’à l’heure actuelle il n’existe pas beaucoup d’initiatives qui proposent un programme permettant aux hommes de s’extraire réellement de ces problématiques. Pour la simple et bonne raison que ces initiatives sont elles-mêmes coincées dans une matrice individualiste de la posture d’allié.
La théorie de la graine que l’on sème
Au cours de cette recherche, nous avons rencontré plusieurs représentant·e·s de collectifs et associations qui partageaient la croyance selon laquelle on peut transformer les rapports de pouvoir en « semant des graines » ou en « éteignant le feu goutte à goutte ». Comme nous l’avons vu, il ne fait nul doute que chacun·e a le pouvoir de transformer des choses dans sa vie quotidienne et dans son environnement direct. L’impact que chacun·e peut avoir dans un ménage, dans une famille, dans les relations amoureuses, et dans d’autres rapports interindividuels est non négligeable. Cependant, croire que cela va contribuer de près ou de loin à détruire des oppressions systémiques est au mieux optimiste, et au pire contre-productif.
Penser cela, c’est penser qu’on peut venir à bout du Patriarcat à coups d’ateliers créatifs pour hommes déconstruits. C’est penser que le Patriarcat n’est que le résultat de la somme des rapports interindividuels oppressifs. C’est penser que la population mondiale est séparée entre des Dominants d’une part, et des Dominées d’autre part, et qu’il suffit que les Dominants se sensibilisent aux expériences des Dominées pour régler le problème. Cependant, comme le montre la posture problématique de celui qui s’auto-identifie « allié », se sensibiliser ne suffit même pas à éviter de reproduire des formes interindividuelles de domination sociale. Cela peut même être instrumentalisé contre les femmes et le féminisme. Comment alors espérer que la sensibilisation de quelques hommes volontaires casse des dynamiques sociétales complexes ? Comme le dit Daisy Letourneur, militante féministe trans et lesbienne, créatrice du blog "La Mecxpliqueuse", dans son ouvrage « On ne naît pas mec » : « [o]n veut abolir le genre, pas lui donner un coup de peinture. » [Letourneur, 2022 : 208] Il faut donc se questionner sur ce qu’il faut mettre en place dans nos pratiques militantes pour éviter qu’elles reproduisent ce que nous critiquons.
On en a vu un exemple avec le Poisson Sans Bicyclette, les cercles de parole peuvent faire face à une limite : celle de ne pas avoir de prise sur les effets sociaux qu’ils provoquent. Offrir un espace d’échange pour des hommes dans un contexte encadré par des féministes ne donne aucune assurance ni contrôle sur ce qui peut se passer dans la sphère privée de ces hommes. On peut avoir l’espoir que la « petite graine » va pousser et qu’ils vont eux-mêmes en planter d’autres. Mais on peut difficilement s’en assurer. Mathilde Séchet, bénévole chez Nous Sommes, alors qu’elle nous parlait de l’apprentissage de la notion de consentement chez les hommes, défend également cette idée de la graine que l’on sème :
« Si on est de plus en plus nombreux à vivre cette culture du consentement, ça pourra s'essaimer. [Si les hommes] ont confiance dans le cercle, ils pourront avoir deux ou trois amis (…) pour avoir ce genre de conversation. C’est une petite graine qui grandit. Plus tu plantes, plus ça peut pousser. »
Mathilde remarque que les cercles de parole font du bien aux hommes, parce qu’il s’agit d’espaces où ils peuvent aborder des sujets pour lesquels ils seraient normalement moqués ou humiliés. Mais le développement personnel, même politisé, même encadré par des féministes, s’il est transformateur sur le plan individuel, est-il transformateur sur les plans interindivuel et structurel ? Un homme qui se fait du bien dans un cercle de parole est-il pour autant un homme qui va se dresser contre le sexisme et l’homophobie de ses amis, de ses collègues, etc. ? Est-il pour autant un homme qui va se battre pour changer les fondements qui sous-tendent le patriarcat au niveau social, juridique, économique, politique ? Si les hommes comprennent en quoi ils subissent, eux aussi, le patriarcat [hooks, 2021], comprennent-ils en quoi ils le reproduisent et comment ils peuvent le combattre ? Comprendre ces trois aspects (subir, reproduire, combattre) est pourtant essentiel pour que des hommes puissent se positionner dans ce paradoxe : celui d’être désignés comme les monstres d’un patriarcat qu'ils supportent mais qui leur fait aussi du mal.
Ce paradoxe, des initiatives comme La Bonne Poire décident de l’adresser directement aux hommes. Une des fondatrices nous expliquait en effet qu’elles cherchaient à faire comprendre aux hommes que leur position sociale dominante, si elle est réelle et qu’elle se matérialise dans tous les domaines sociaux, n’est pas pour autant irrévocable. Le risque des groupes de parole en développement personnel est d’amener des hommes à se culpabiliser, et de considérer que leur autoflagellation suffit à incarner une masculinité non dominante [Dupuis-Déri, 2023]. Alors que cette autoflagellation est surtout synonyme d’immobilisme politique. Pour La Bonne Poire, la culpabilité que peut engendrer la conscientisation de sa propre position sociétale dominante doit donc nécessairement s’accompagner d’une conscientisation de sa propre capacité d’agir :
« [Il ne faut] pas juste se penser en négatif, ni que en positif. [Il faut] aussi se penser comme agent. Comment faire pour être un traitre à sa classe de genre ? Comment ne pas être un bon petit agent du patriarcat et mettre un caillou dans ce rouage-là ? »
Accepter la complexité de nos positionnements sociaux, cerner les contradictions dans lesquelles nous vivons, prendre conscience de nos privilèges mais aussi de nos responsabilités, c’est refuser de vivre dans un modèle de pensée binaire. Le patriarcat n’est pas un système que les hommes sont les seuls à construire. bell hooks exprime bien cela lorsqu’elle parle du rôle des femmes dans la socialisation patriarcale des garçons, ou lorsqu’elle parle du sexisme des hommes gays [hooks, 2021]. Penser que le patriarcat est un problème provenant uniquement des hommes correspond à une vision limitée, binaire, du pouvoir. Cette vision, qui identifie chaque homme comme un représentant-type de la Domination Masculine, est politiquement inefficace et inféconde. Parce que c’est elle qui fait croire qu’un homme peut troquer son statut de parfait Dominant par un statut de parfait Allié après avoir écouté trois podcasts féministes et avoir lancé une machine de linge par jour pendant deux semaines. Or, d’une identité politique réductrice à une autre, le problème persiste. La proposition qui va suivre sera donc celle de se débarrasser de la posture d’allié comme catégorie identitaire pour se concentrer sur les pratiques politiques collectives qu’elle exige.
Faire féminisme : de l’identité d’allié aux pratiques d’alliance
Certains outils que nous avons étudiés au cours de ce travail nous ont paru limitants en ce qu’ils restreignent les masculinités à un vécu personnel et à des représentations. Autrement dit, la masculinité correspondrait à la fois à qui tu es, et à ce que tu penses que les autres (hommes) sont. On ne peut pas dire que la « masculinité » n’a rien à voir avec l’« identité masculine », mais Raewyn Connell [Connell, [s. d.]] avance l’idée que la catégorie « masculinité » n’équivaut pas à la catégorie « homme ». Elle définit les masculinités comme des « modèles de pratique » (« patterns of practice ») à partir desquels les gens – en particulier les hommes, mais pas exclusivement – s’engagent dans des positions sociales hiérarchisées sur le plan du genre. La « masculinité hégémonique », concept-phare de ses travaux Connell et Messerschmidt, 2005], est un modèle masculin particulièrement normatif dans un contexte donné. C’est un modèle qui, à travers divers médias culturels et éducationnels, définit les grandes lignes de ce qu’il faut faire pour être un homme, un « vrai ». Cela passe par la dévalorisation de ce qui est considéré comme « féminin » et par une survalorisation de ce qui est considéré comme « masculin ». Cela entraîne non seulement une subordination systémique des femmes par les hommes, mais aussi une subordination des hommes gays, une marginalisation des hommes noirs et handicapés, et une complicité de tous les hommes qui bénéficient de cette hégémonie culturelle sans la questionner [Connell, 2005]. La masculinité, dans sa relation à la féminité, agit alors comme un point de repère qui construit, d’une part, les positionnements hiérarchiques des hommes par rapport aux femmes, et d’autre part les positionnements hiérarchiques des hommes entre eux.
Pour illustrer en quoi les masculinités se construisent à partir de modèles de pratique, prenons ce que nous appellons la « figure du pédé ». La figure du pédé, c’est lorsque des garçons, des jeunes hommes ou des hommes adultes jouent à imiter, avec leurs corps et leurs discours, une image culturelle stéréotypée de l’homme gay efféminé. Aussi hétérosexuels soient-ils, jouer à l’homosexualité construit pour ces hommes des masculinités qui doivent, par le corps, se discipliner à ne jamais paraître gaies⁸. C’est donc, dans une certaine mesure, une pratique sociale de réaffirmation de sa propre hétérosexualité, qui est elle-même garante de l’« être homme ». Fondamentalement, que les hommes soient des hommes et qu’ils soient hétérosexuels n’est pas un problème. Cependant, ce qui en est un, c’est que la construction de cette identité de genre et de cette identité sexuelle se base sur des comportements sexistes et homophobes. La pratique sociale, située dans ses dimensions culturelles discriminantes, est en quelque sorte la colonne vertébrale de l’identité masculine. Celle-ci existe difficilement sans celle-là. À tel point qu’un homme hétérosexuel considéré par des travailleuses du CVFE comme un « allié » a confié avoir entendu à plusieurs reprises de notre part : « Bernard⁹, ce n’est pas un mec ». Qu’est-ce qui justifie qu’un homme, qui s’identifie comme tel, ne soit pas perçu comme un homme ? Il se trouve que Bernard ne peut pas être un homme au sens politique et social du terme parce qu’il s’oppose, en pratique, à tout ce qui fait normalement un mec. Il s’oppose à l’homophobie et au sexisme, il fait de la recherche féministe, et pendant plusieurs années il a réalisé un travail apparemment satisfaisant dans le refuge pour femmes victimes de violences conjugales du CVFE. On voit donc ici comment hommes et femmes construisent ensemble ce que c’est – ou pas – que d’être un homme. On voit que cette identité dépend de l’appréciation qu’on fait de pratiques sociales considérées comme masculines ou comme féminines.
Ce qui permet à Bernard de s’opposer aux discriminations sociales, ce n’est donc certainement pas son identité d’homme hétérosexuel. De la même manière, selon bell hooks, beaucoup d’hommes gays peuvent tout aussi bien supporter le patriarcat que des hommes hétérosexuels, et ce même s’ils subissent les conséquences dudit patriarcat [hooks, 2021]. Cela montre bien que l’identité, même lorsqu’elle n’a rien d’hégémonique, n’est pas pour autant contre-hégémonique. Ce qui est potentiellement contre-hégémonique se situe nécessairement dans des pratiques volontaires de transformation de nos mondes sociaux. Inviter les hommes à s’interroger sur leur identité, sur ce qu’ils « vivent » et sur ce qu’ils se représentent ce que « c’est » que d’être « un homme » n’est évidemment pas inutile. Cependant, à notre sens et à la lumière des travaux de Connell, cette invitation devrait aller de pair avec un travail réflexif sur les pratiques sociales des hommes. C’est-à-dire, ce qu’ils font concrètement quand ils jouent à être des hommes, et comment cela reproduit des dynamiques oppressives entre eux et vis-à-vis des femmes. Mettre le doigt sur ces pratiques sociales hiérarchisantes, c’est potentiellement mettre le doigt sur d’autres manières de « faire » [West et Zimmerman, 1987] et de « se faire ».
Nous aimerions donc ici faire une proposition. Si la question n’est pas de savoir comment « être un homme », mais de savoir comment « les hommes se font », la question n’est pas non plus de savoir comment « être un allié », mais de savoir comment « faire alliance ». Leila Fery disait à ce propos : « Je m’en fous que tu sois féministe, tant que tu fais ». Selon cette idée, le féminisme n’a pas besoin aujourd’hui que les hommes « soient » ou « se disent » féministes, le féminisme a besoin que les hommes « fassent » féminisme. Cela permet à notre sens de dépasser les inquiétudes que pose l’individualisation de la posture d’allié. En faisant féminisme, on s’autorise ainsi à moins se demander qui nous sommes à titre individuel, en se positionnant plus sur ce que nous pouvons faire collectivement. Les prochains points vont donc se focaliser d’une part sur ce que cela implique de mobiliser collectivement des hommes, et d’autre part sur l’importance de transformer les normes sociales à partir desquelles ils se mettent en action.
Donner aux hommes une place juste et utile
Nous avons vu que l’individualisation de la posture d’allié permet difficilement aux femmes féministes d’accorder leur confiance aux hommes proféministes. Former des hommes aux enjeux féministes et antisexistes, c’est donc se confronter potentiellement à une impasse : celle de n’en jamais finir avec le travail de vigilance et de contrôle des dissonances entre ce que ces hommes disent et ce que ces hommes font. Malheureusement, parmi les initiatives que nous avons rencontrées, il ne semble pas y avoir de formules secrètes permettant aux femmes de se décharger complètement du travail de formation des hommes. Du moins, pas dans un premier temps.
Sans présenter leurs initiatives comme des solutions parfaites à cet enjeu, le travail réalisé par la CoP FGM et La Bonne Poire a de quoi inspirer. Dans les deux cas, leur principe est celui de former des hommes au féminisme et à l’antisexisme dans une perspective collective ou communautaire. L’idée n’est pas (uniquement) que les hommes agissent séparément, au sein de leur foyer, mais aussi dans un collectif ou une communauté à laquelle ils se rattachent. Deux avantages à cela. Premièrement, la formation de ces hommes ne s’arrête pas à quelques ateliers, et passe par de la mise en corps et de la mise en pratique. Une aide concrète, matérielle, pas forcément valorisante, peut être apportée aux collectifs féministes ou aux femmes en tant que groupe social appartenant à une communauté donnée. C’est ce dont parle Francis Dupuis-Déri, chercheur franco-canadien en sciences politiques et en études féministes, lorsqu’il présente la posture d’« auxiliaire », sur laquelle nous allons revenir. Deuxièmement, la vigilance à l’égard du travail réalisé par les hommes peut être réparti entre hommes et femmes. Par exemple, des hommes investis suffisamment longtemps dans une perspective féministe et ayant bénéficié du travail de vigilance de la part de féministes peuvent éventuellement tendre eux-mêmes à guider d’autres hommes dans cette perspective. C’est ce que propose la CoP FGM à travers l’idée de former des « facilitateurs ».
Pour comprendre comment s’y prendre pour outiller des hommes, ces deux initiatives partent du constat qu’il faut les connaître. Par exemple, les fondatrices de La Bonne Poire estiment que les féministes – desquelles elles ne s’excluent pas – se trompent quand elles attendent des hommes qu’ils se forment eux-mêmes et qu’ils deviennent safe en toute autonomie. « Quand on a vu leur point de départ [aux hommes], on s’est rendu compte que les féministes étaient 15km trop loin », disait l’une d’entre elles. Pour accompagner correctement des hommes volontaires dans une démarche féministe, elles proposent donc de partir de la base :
« Métaphoriquement, [quand on a lancé La Bonne Poire, l’idée] c’était d’aller au point de départ des garçons. Voir où on veut qu'ils atterrissent, et on va baliser un chemin avec eux. Donc d'abord aller chercher leur point de départ. Et on n'a pas idée de ce qu'est leur point de départ, donc ils doivent nous expliquer. »
Après plusieurs années de travail, les fondatrices de La Bonne Poire estiment qu’elles ont une connaissance de l’itinéraire féministe des hommes qui leur permet de les orienter en fonction de là où ils en sont dans leur travail réflexif. Elles s’autorisent à avoir un niveau d’attente très bas vis-à-vis de ce que les hommes sont capables de comprendre et de mettre en place. Cela leur permet de ne pas risquer d’être déçues et cela leur permet aussi d’avoir une position de bienveillance et de non-jugement vis-à-vis des hommes. Elles précisent néanmoins que l’idée n’est pas de les brosser dans le sens du poil, car il y a un travail politique radical à mener avec eux. Elles trouvent donc un équilibre entre « les ménager » et « les bousculer ».
La compréhension des itinéraires sociaux et politiques des hommes leur permet néanmoins d’avoir la patience nécessaire pour les accompagner dans un travail politique féministe. Elles luttent contre leur immobilisme. Lorsqu’ils ne savent pas quoi faire ou qu’ils n’osent rien faire par peur de mal faire (ou de faire mal), elles les outillent tout en leur laissant la possibilité de se tromper. Elles leur apprennent à prendre une place juste dans les mouvements féministes. Une place où ils ne sont pas à l’avant-plan, mais où ils rendent communément possible la mise en avant de femmes féministes. Une place où, à terme, ils ne bénéficient plus du travail gratuit des femmes, mais où ils travaillent eux-mêmes gratuitement pour que les femmes bénéficient d’espaces où elles n’ont pas à s’inquiéter de ce qui ne concerne pas directement la lutte. Une des fondatrices de La Bonne Poire dit à ce titre :
« La meilleure chose [que des alliés] peuvent faire, c’est me maintenir en vie en me donnant à manger. (…) Me rappeler mes besoins primaires pour me laisser de la place pour lutter. »
Devenir un allié féministe n’a donc pas nécessairement à voir avec l’intellectualisation du féminisme – peut-être même que du contraire. Le travail matériel « auxiliaire » que les hommes peuvent réaliser dans des contextes féministes est sans doute plus précieux que de savoir réciter par cœur ce qu’est la charge mentale ou l’intersectionnalité. Selon Dupuis-Déri, ce travail féministe auxiliaire correspond à accepter de réaliser des tâches qui ne sont pas valorisées ni valorisantes [Dupuis-Déri, 2014 : 85]. Ce n’est donc pas quelque chose vers lequel les hommes pensent aller de prime abord, parce que ce n’est pas quelque chose qui est dans leur propre intérêt. Au contraire de leurs connaissances intellectuelles, ça ne leur apporte pas ou peu de prestige social. Les tâches à réaliser sont néanmoins nécessaires à la tenue d’un événement ou d’une rencontre féministe : prévoir à manger et à boire pour tout le monde, faire le ménage et la vaisselle à la fin de la rencontre, s’occuper d’enfants. C’est un travail concret, matériel [Tuaillon, 2021], qui permet de soutenir le travail de féministes quand elles doivent organiser une action, un rassemblement, une conférence. C’est un travail d’humilité qui demande d’accepter de ne pas être sous le feu des projecteurs. C’est réaliser des tâches moins visibles pour permettre à d’autres personnes de prendre le micro.
Pour prendre un exemple concret, fin 2024 La Bonne Poire a lancé un appel à soutien à destination des allié·e·s dans le cadre des mobilisations féministes du 8 mars 2025, journée internationale des droits des femmes :
« Cette démarche vise à transformer la volonté d’être allié en actes concrets : pas pour choper quelques bons points ou cocher une « BA féministe » annuelle, mais pour prendre une part active dans une lutte qui nous concerne toutes et tous, en comprenant ses énergies, ses enjeux. » [La Bonne Poire, 2024]
La Bonne Poire propose ainsi un espace qui « s’adresse en priorité à des hommes motivés à participer et à s’organiser en soutien à la grève ». Lors de la première rencontre, ces hommes seront informés sur l’histoire du 8 mars, seront invités à réfléchir aux enjeux politiques de la non-mixité choisie et imagineront enfin des actions concrètes à mettre en place pour le 8 mars. Une recherche approfondie serait utile pour mettre en lumière ce processus de mobilisation, ses éventuelles avantages et limites. Néanmoins, dans l’idée, combiner la formation féministe d’hommes volontaires à la mise en place de pratiques concrètes de soutien peut sembler une alternative intéressante aux processus individualisés limitants que nous avons décrits dans la première partie de cet article. Plutôt que de seulement « semer des graines », fournir aussi aux hommes des arrosoirs. Leur faire comprendre qu’ils ont une place à construire dans les féminismes, et les guider dans cette construction. Bien sûr, ce n’est pas quelque chose qui se fait du jour au lendemain. Le changement, personnel et collectif, demande du temps, de la patience, et de l’expérience. Quand nous demandions à Leila Fery comment mettre en place concrètement des mobilisations collectives d’hommes alliés, elle nous répondait ceci :
« Je pense que c’est possible. Je crois que c’est compliqué. Spontanément, sans qu’on leur demande, pour que ce soit pertinent et bien fait, [faire des démarches] dans lesquelles [les hommes] n’ont pas d’avantage, ça [leur] demande beaucoup de compétences différentes. Nous, on a déjà été en contact avec des gars qui veulent faire des trucs. Mais pour ça, il faut un savoir militant. Les plus efficaces d’un point de vue logistique, c’est des gens qui ont déjà géré des grands groupes. Ou des gens mobilisés dans des luttes, qui savent comment on crée une action. Si on veut organiser une crèche, qu’est-ce que ça demande ? Ça ne vient pas spontanément si tu n’as pas déjà été dans des groupes. »
En prenant en compte d’où les hommes partent quand on sait où on veut les amener, il semble donc utopique de penser qu’ils y arriveront sans bénéficier du travail éducationnel et de la vigilance de féministes. La question qui se pose est alors de savoir si ce travail éducationnel peut être en partie délégué à des hommes une fois qu’ils ont été formés.
Utiliser les privilèges des hommes
Lorsque des hommes se forment tout en s’impliquant dans des tâches féministes de soutien, ils ont la possibilité de lier un savoir théorique à une expérience concrète qui vise le changement social. Dans cet esprit, la CoP FGM, qui travaille spécifiquement avec des communautés concernées par les mutilations génitales féminines, a développé un programme qui s’intitule « l’Approche Communautaire Transformatrice de Genre », qu’elle définit comme suit :
« L’Approche Communautaire Transformatrice de Genre (ACT) est une approche stratégique qui vise à combattre les inégalités de genre en travaillant directement avec les communautés. Fondée sur des principes d’inclusion, de participation et de responsabilisation, L’Approche cherche à autonomiser les individus et à créer des changements durables des normes sociales et les structures de pouvoir entraînant des conséquences néfastes à l’instar des [mutilations génitales féminines] » [Community of Practice on Female Genital Mutilation, [s. d.] : 3]
Ce programme, qui a été éprouvé à différents endroits en Guinée¹⁰, intègre une démarche qui pense à la fois les rapports sociaux structurels et interindividuels. Le programme est sanctionné et financé à un niveau étatique et soutenu par des organisations communautaires. L’objectif est de coconstruire une démarche avec les pouvoirs locaux, qui vont co-orienter les actions, planifier et budgétiser les activités. Les autorités locales vont désigner, dans les communautés, des « facilitateurs » et « facilitatrices » qui seront formé·e·s à animer des sessions de dialogue avec le public-cible. Ces facilitateurs et facilitatrices sont, a priori, des acteurs et actrices déjà engagé·e·s dans leur communauté. Le programme entame ensuite une étape d’identification des participant·e·s, dont les réalités seront étudiées pour rendre compte des dimensions démographiques et de santé qui concernent les mutilations génitales féminines et les violences basées sur le genre. Sept sessions de dialogue seront mises en œuvre avec ces participant·e·s. L’objectif de ces sessions est la diffusion d’informations dans la communauté à tous les « sexes » et à toutes les générations. Le programme est constamment évalué et auto-évalué et fait finalement l’objet d’une restitution aux niveaux local et national.
La CoP FGM identifie deux raisons pour lesquelles il est important de mobiliser les hommes au niveau communautaire. La première, c’est que les personnes ayant un rôle de « décideur » [Community of Practice on Female Genital Mutilation, [s. d.]] sont majoritairement des hommes, et la seconde est que les hommes peuvent être des « modèles positifs » pour les autres hommes – toute génération confondue. À mon sens, il y a là une compréhension des dynamiques sociales qui permet de dépasser les enjeux posés par l’individualisation de la posture d’allié. En étant formés, les hommes ne sont pas uniquement invités à se questionner sur leur vie intime et quotidienne avec les femmes de leur entourage. Ils sont aussi impliqués dans un processus de responsabilisation vis-à-vis des hommes et des femmes. Ils sont outillés de manière à pouvoir utiliser leurs positions sociales privilégiées au bénéfice des femmes [Community of Practice on Female Genital Mutilation, 2023]. Cela peut se faire sur base d’un statut social hiérarchique, comme un cadre politique ayant des pouvoirs décisionnels (maire ou bourgmestre, ministre, député). Cela peut se faire sur base d’autres statuts sociaux hiérarchiques valorisés dans la société (père, coach, patron, etc.). Ces hommes, respectés et écoutés dans leur communauté, ont un pouvoir important de modélisation et de reproduction sociale.
Dans nos propres expériences militantes, des femmes féministes admettent qu’un homme proféministe a plus de poids vis-à-vis des hommes de son entourage que les femmes féministes elles-mêmes. Elles sont en effet souvent insultées d’hystériques, d’extrémistes, et leur parole est dévalorisée là où la parole des hommes l’est moins souvent. Cette position de privilège peut être utilisée par des hommes pour prendre position auprès d’autres hommes. Là où la complicité masculine définie par Connell [Connel, 2005] suppose des hommes qui bénéficient socialement d’un cadre culturel qui les autorise à avoir des propos et des comportements sexistes, homophobes et racistes, l’enjeu est donc de construire une solidarité masculine qui va à l’encontre de cette autorisation. Une solidarité qui construise « une nouvelle hégémonie culturelle¹¹». Une solidarité qui choisit de combattre les conséquences de la non-mixité entre hommes – que ce soit dans les parlements, dans les salles de sport, dans les universités. Une solidarité qui lutte contre toutes formes de discrimination et qui place certains hommes dans une position légitime leur permettant de dire à d’autres hommes ce qu’il est temps d’arrêter de faire, et ce qu’il est temps de commencer à faire.
Une critique que l’on peut formuler à ce modèle est le risque de reproduire des situations où des hommes politiques bénéficient d’un vernis féministe tout en se maintenant malgré tout dans des positions de pouvoir. À ce titre, Simon Dubois-Yassa prenait en exemple le programme lancé en 2022 par le Bureau de l’OMS en République Démocratique du Congo visant à « promouvoir la masculinité positive pour lutter contre la violence sexuelle et sexiste » [OMS Bureau Régional pour l’Afrique, 2022]. Dans ce cadre, le président congolais, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, a été officiellement reconnu « Champion de la masculinité positive » pour les actions qu’il mène auprès des femmes congolaises [Site Officiel de la République Démocratique du Congo, 2024]. Le programme consiste en des formations à l’écoute active et à la communication non violente ainsi qu’à la promotion de la lutte contre toute forme de violence [Bureau de la Représentation au Congo, 2022]. Si la mise en place de tels projets est essentielle et potentiellement bénéfique, Simon en questionnait le sens dans un contexte où, en mars 2024, le Congo levait l’interdiction de la peine de mort qui était en vigueur depuis 2003 [Amnesty International Belgique, 2025]. Sans nous engouffrer dans un contexte géopolitique que nous ne maîtrisons pas, ce qui est relevé ici est l’aspect contradictoire des positions défendues par le Président du Congo. De la même manière, lorsque la CoP FGM décide de travailler avec des autorités et de former des facilitateurs qui sont reconnus dans leur communauté, le risque est de donner du crédit féministe à des hommes qui, de par leur position, sont potentiellement amenés à faire des choix politiques éloignés de toute forme de justice sociale et de toute volonté de transformations structurelles. Le problème de l’institutionnalisation du féminisme, de sa formalisation ou de sa bureaucratisation, c’est qu’une fois qu’il est coincé dans des budgets et des programmes qu’il faut suivre à la lettre, il perd potentiellement en radicalité. Et l’hégémonie culturelle masculine persiste.
Nous retiendrons néanmoins qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le fait de mobiliser des hommes en utilisant leurs positions privilégiées au service de la lutte contre les violences basées sur le genre. Dans des contextes socio-politiques où les hommes sont majoritaires dans les postes à haute responsabilité, que ces hommes montrent l’exemple en facilitant les parcours de vie des femmes est essentiel. Il faut cependant bien reconnaître le bénéfice qu’ils en retirent, au dépend de programmes politiques qui n’ont peut-être pas toujours des impacts sociaux importants. Si des associations ou collectifs cherchent à mobiliser des dirigeants politiques locaux ou nationaux, il leur faudra donc certainement garder à l’esprit que ces dirigeants peuvent fonctionner par opportunisme, et qu’ils ne prennent pas toujours des décisions politiques cohérentes. Il reste néanmoins essentiel d’avoir des allié·e·s dans les hautes instances politiques parce que c’est à ces endroits que des lois sont votées. Tout en mesurant les risques d’une telle démarche, inviter nos représentant·e·s politiques à se former aux questions féministes et antisexistes peut potentiellement être bénéfique tout en gardant à l’esprit que ce sont avant tout les grandes mobilisations collectives des mouvements féministes qui ont permis, depuis des décennies, d’obtenir des avancées notables en matière de droits.
Transformer les hégémonies culturelles masculines
Des programmes tels que ceux développés par la CoP FGM, en étant limités par des contraintes budgétaires et temporelles, par des ressources humaines et matérielles définies, ainsi que par le fait de devoir rendre des comptes à des pouvoirs subsidiants, perdent potentiellement en radicalité politique. Une collègue du CVFE disait à ce propos : « en tant qu'institution, tu dois prendre conscience de perdre ta capacité d'être dans du contre-pouvoir. » Cela ne signifie pas que le secteur associatif n’a pas les moyens de créer du changement sociétal. Avoir la possibilité de financer son militantisme et d’être payé·e pour le faire peut être bénéfique à beaucoup de niveaux. Ce que cela signifie par contre, c’est que ce changement sociétal est limité par le bon vouloir des pouvoirs subsidiants. C’est un problème auquel ne font pas face les collectifs militants non subsidiés.
Là où, au contraire des associations, les militant·e·s qui font partie de ces collectifs fournissent un travail gratuit, cela leur permet néanmoins de ne pas faire de compromis sur le plan de leur radicalité politique. Un collectif comme La Bonne Poire a par exemple la possibilité de proposer des processus de travail qui visent explicitement à transformer les socialisations masculines dominantes pour former des alliances solides. Plutôt que d’utiliser les privilèges des hommes au service du féminisme, comme le fait la CoP FGM, elles cherchent à construire d’autres formes d’être-au-monde en tant qu’homme. Dupuis-Déri appelle ce processus le « disempowerment des hommes » [Dupuis-Déri, 2014 : 82]. Cela consiste pour les hommes à renoncer au pouvoir qu’ils exercent sur les femmes à tous les niveaux de la société de manière à soutenir leur empouvoirement. Cela implique également de renoncer à la complicité masculine qui a tendance à renforcer le pouvoir des hommes. Il s’agit donc ici de transformer radicalement les normes sociales qui définissent le devenir-homme dans une société comme la nôtre.
Pour souligner l’importance des normes sociales dans l’engagement des hommes pour mettre fin aux violences contre les femmes, Patricia Fabiano, professeure et chercheuse en éducation, et ses collègues, ont relevé le lien qui existe entre la perception des normes et la volonté que les hommes peuvent avoir d’intervenir quand ils témoignent d’une agression :
« Le seul prédicteur significatif de la volonté réelle des hommes d’intervenir dans une situation qui pourrait mener à une agression sexuelle était leur perception de la volonté d’intervenir d’autres hommes. Les hommes étaient beaucoup plus susceptibles d’intervenir dans une situation menant à une agression sexuelle lorsqu’ils estimaient que d’autres hommes étaient également susceptibles d’intervenir dans une telle situation¹² »
L’étude démontre la force de la perception de la norme sociale. Si un homme considère que les hommes, en général, sont plutôt susceptibles de ne pas intervenir dans une situation de violence basée sur le genre, il sera lui-même plutôt susceptible de ne pas intervenir. Fabiano et ses collègues proposent donc de promouvoir des normes positives à l’égard des hommes en amplifiant « la voix de la majorité silencieuse¹³ » [Fabiano et al., 2003 : 110]. Les hommes qui s’opposent au sexisme doivent prendre position publiquement, dans les groupes d’hommes qu’ils fréquentent. Ils doivent porter des discours non seulement critiques sur les violences perpétrées par les hommes mais aussi critiques sur la capacité des hommes à changer, et sur l'importance de transformer les structures sociales. Ils peuvent confronter les hommes en leur proposant des modèles de pratique, et donc des masculinités, antisexistes. Pour que ce qui définit ce que c’est qu’« être un homme » repose sur la non-discrimination, la non-violence, l’empathie, l’écoute active, la prise en charge de travaux auxiliaires, etc.
Ce que la compréhension du fonctionnement de la norme permet de penser, c’est qu’à force de s’appuyer sur une vision homogène de l’être-homme comme équivalente à la Toute Puissance, nos propres discours militants n’autorisent jamais d’autres manières d’être-homme. C’est le serpent qui se mord la queue. C’est reproduire ce que nous critiquons. Si les hommes agissent en fonction de ce qui leur semble être la norme, c’est en transformant la norme que nous serons susceptibles d’aboutir à des changements comportementaux. Et pour transformer la norme, il ne suffit pas de s’y opposer ; il faut aussi en proposer d’autres, et les mettre en valeur. Selon bell hooks, on manque justement aujourd’hui de propositions concrètes, de délimitations nettes des contours de ce qui définirait une masculinité féministe :
« La masculinité patriarcale enseigne aux hommes que leur sentiment d’être soi et leur identité, leur raison d’être, résident dans leur capacité à dominer les autres. Pour changer cela, les hommes doivent critiquer et remettre en cause la domination masculine qui s’exerce sur la planète, les hommes plus faibles, les femmes et les enfants. Mais ils doivent aussi avoir une vision claire de ce à quoi ressemble une masculinité féministe. Comment peut-on devenir ce que l’on n’arrive pas à imaginer ? » [hooks, 2020 : 102]
Ce travail de construction de masculinités que l’on peine à apercevoir, du fait de notre méfiance ou de binarisations réductrices, est pourtant nécessaire. C’est à cet endroit-là, à mon sens, que les collectivités et communautés qui cherchent à construire des hommes à partir de dynamiques relationnelles non oppressives ont du pain sur la planche. Et cela ne peut définitivement pas se faire à coup d’homogénéisations, d’uniformisations et de généralisations de ce que sont – ou font – les hommes.
Le défi qui se pose dans la construction de masculinités non oppressives est la prise en compte des spécificités de chaque contexte dans lequel des communautés, des collectifs et des associations voudront travailler. On ne peut pas imaginer travailler avec des hommes sans comprendre et adresser les contextes socio-économiques, politiques et culturels dans lesquels ils vivent à un endroit et à un moment donné. Par exemple, Simon Dubois-Yassa nous expliquait que les concepts développés pour transformer les normes sociales sont différents selon la région du monde dans laquelle on travaille. À certains endroits, l’idée de « masculinité positive », ou de « masculinité démocratique » peut être mobilisatrice, tandis qu’à d’autres, ce sera la « masculinité affective » ou « sentie-pensante ». Chaque région a une histoire, des traditions et des croyances qu’il faut prendre en considération pour considérer avec justesse les besoins sociaux sur le plan des inégalités de genre. Chaque collectif, chaque association, chaque ONG, chaque pouvoir public qui cherche à lutter contre les violences basées sur le genre doit avoir cela à l’esprit. Les contextes dans lesquels nous travaillons sont spécifiques. Les publics auxquels nous nous adressons méritent donc qu’on les considère avec complexité et bienveillance pour les encourager à devenir des acteurs de changement.
Lorsque les fondatrices de La Bonne Poire ont commencé à étudier les itinéraires militants des hommes, elles se sont aperçues que jouer sur les normes à partir desquelles les hommes se sociabilisent pouvait être fécond sur le plan de leur mobilisation féministe. À titre d’exemple, elles remarquent que s’appuyer sur l’esprit de compétition, qui est reconnu pour être un élément important dans les sociabilités des hommes, peut être détourné dans une perspective féministe :
« Les mecs ne bougent jamais autant que quand ils sont en contact avec d'autres mecs. Personne n’a envie d'être le type le moins déconstruit ou celui qui nous décevra le plus vite. Les mettre ensemble ça les fait bouger plus vite. [La manière qu’ils ont de se positionner] les uns vis-à-vis des autres, ça joue. »
L’une d’entre elles prenait l’exemple de son propre partenaire, qu’elle essayait de motiver à entrer en thérapie depuis plusieurs années. Alors qu’il traînait à se faire prendre en charge, c’est le fait d’observer qu’un autre homme du même réseau militant avait commencé une thérapie qui l’a motivé à s’y mettre aussi. Et ce, « pour ne pas être le dernier de la file ». C’est le fait de comparer sa propre situation à celle d’un autre homme qui l’a motivé à se bouger.
Le défi que se lance La Bonne Poire, néanmoins, n’est pas de réifier des dynamiques telles que la compétition masculine. En effet, quel sens cela aurait, pour une initiative antipatriarcale comme la leur, d’utiliser une forme de sociabilité patriarcale au service du féminisme ? Ce n’est pas enviable. Comment alors construire des sociabilités entre hommes qui soient suffisamment puissantes que pour qu’ils se mobilisent, sans reproduire les schémas hégémoniques occidentaux ? Ce qu’elles retiennent d’important dans la sociabilisation masculine, c’est que les hommes se construisent ensemble. Leur proposition est donc de créer une affinité entre hommes qui ne dépende pas d’une compétition hiérarchisante, mais d’un contrôle social horizontal. Elles observent que les hommes qui fréquentent leurs activités ne cherchent pas à se comparer les uns aux autres pour essayer de faire « mieux » que l’autre, pour se mettre individuellement en valeur. Elles essayent plutôt de les amener vers une forme d’affinité affective où l’important est de se porter collectivement vers un mieux. Une affinité dans laquelle chacun·e peut faire part de ses propres peurs et limites. Une affinité dans laquelle les connaissances militantes sont partagées horizontalement pour construire une communauté solide qui sera, à terme, capable de se mobiliser. En comprenant comment fonctionnent les masculinités des hommes qui fréquentent leurs activités, les fondatrices de La Bonne Poire sont donc en mesure de leur proposer d’autres manières de faire. En comprenant les problématiques dans lesquelles se trouvent ces hommes, elles tentent de baliser des chemins différents. C’est comme cela qu’en quelques années, elles parviennent progressivement à mobiliser des hommes qui se soudent, qui forment une communauté, et qui peuvent commencer à se préparer à l’action féministe.
Conclusion
Pour répondre à la question qui nous tient en haleine depuis le début de ce travail, déléguer la responsabilisation des hommes aux hommes eux-mêmes semble être un horizon atteignable, mais semé d’embuches et de déceptions. Laisser les hommes se former en autonomie en admettant qu’ils peuvent accéder à divers formats d’éducation au féminisme comporte des limites et des dangers. Parmi les limites, celle de penser que leur engagement s’arrête à des arrangements conjugaux au sein de leur ménage. Bien qu’il faille appuyer l’importance de ces arrangements, il faut aussi admettre que leur portée est restreinte à la sphère domestique. Elle ne peut en aucun cas être suffisante pour revendiquer une posture féministe d’allié parce qu’elle ne constitue finalement qu’une partie assez basique de ce que demande le vivre-ensemble : partager équitablement des tâches du quotidien pour que chacun·e puisse s’épanouir en-dehors des obligations matérielles que demande la vie en ménage.
Commencer à s’investir dans des collectifs ou associations féministes, ou porter des enjeux féministes dans des organisations qui ne le sont pas au départ, peut dès lors déjà être une manière supplémentaire de s’engager. Cela doit néanmoins se faire avec humilité et attention. Dans le cas contraire, les risques sont grands de se placer dans des positions dominantes au sein-même des mouvements féministes ou de son organisation. Il faut s’informer sans placer son propre savoir devant celui des féministes – qui ont bien souvent des années d’expérience derrière elles et peu de chose à apprendre des hommes. Il faut accepter des positions auxiliaires, qui ne seront pas valorisantes sur le plan social mais qui permettront aux femmes et aux féministes de réaliser des activités de premier-plan. Et surtout, il faut s’assurer de la cohérence entre nos paroles, nos principes et nos actes. Cela n’est pas utile de se présenter comme un allié quand on n’est pas prêt à combattre nos propres comportements sexistes – en ce compris les comportements de harcèlement et d’agression sexuelle. Cela n’est pas utile de se présenter comme un allié lorsqu’on continue de bénéficier de la complicité des hommes de notre entourage qui nous protègent lorsqu’on est accusé d’agression ou d’attitudes déplacées. Et enfin, cela est contre-productif de bénéficier des avantages d’être un homme militant quand on n’est pas prêt à faire face à ce que cela demande comme pratiques sociales, en ce compris participer aux transformations structurelles (juridiques, économiques, éducatives) de la société.
Si ce travail avait pour objectif d’approcher la posture d’allié depuis une perspective critique, il avait aussi pour objectif de mesurer les possibilités et les limites des initiatives féministes qui travaillent avec les hommes. Le point commun de ces initiatives, c’est la nécessité de se débarrasser d’une vision uniforme des hommes. Les mouvements féministes qui diabolisent les hommes ont évidemment toutes les raisons de le faire au vu des inégalités structurelles. Selon un slogan qu’on peut voir en manifestation, « pas tous les hommes, mais toujours des hommes ». En Belgique, que ce soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique, les chiffres ne mentent pas : entre 96 et 99% des violences sexuelles rapportées sont commises par des hommes [Mathot, 2024]. Les mouvements tels que Me Too, Balance ton bar/pote/coach/patron…, ou le procès Mazan ont clairement mis en lumière que les violences sexistes et sexuelles sont omniprésentes et systématiquement perpétrées par des hommes. À l’heure actuelle, il n’y a donc légitimement pas de place dans les mouvements féministes pour des hommes qui ne sont pas prêts à reconnaître que les violences que leurs congénères perpétuent sont un problème systémique qu’il est urgent d’adresser. Néanmoins, les associations et collectifs féministes doivent faire un choix sur le plan stratégique.
Sans horizon normatif où les hommes peuvent faire et être autrement, il n’y a pas d’espoir de changement. Nous pensons qu’il ne faut pas minimiser l’importance de la cohésion féministe qui est créée par la posture d’opposition que les féministes prennent vis-à-vis des hommes. Cette cohésion est à la base-même d’une volonté d’action collective susceptible de provoquer des changements sociétaux. Cependant, nombreuses sont les féministes qui reconnaissent que ceux qui font partie du problème doivent aussi faire partie de la solution. Hommes et femmes produisent et reproduisent le patriarcat lorsqu’iels refusent d’adresser la complexité des rapports de pouvoir. Ce n’est pas Eux et Nous, Dominants et Dominées, Agresseurs et Victimes. Ce n’est pas une question d’identité de genre, ni même uniquement une question de privilèges sociaux. C’est une question qui concerne ce qu’on fait de nos positions sociales. Est-ce qu’on choisit d’avancer ensemble, avec les risques que cela comporte, ou est-ce qu’on choisit de se séparer, de s’antagoniser, de s’opposer, par méfiance et par peur des efforts de bienveillance et de respect que cela demande ?
Un autre monde, d’autres masculinités, d’autres alliances sont possibles mais uniquement si nous avons le courage de regarder nos contradictions en face. En tant qu’association ou collectif, demandons-nous ce qui nous fait peur dans le fait de construire avec les hommes des manières de se sociabiliser qui ne dépendent pas de la compétition ou de la violence homophobe et sexiste. En tant qu’homme, demandons-nous ce qui nous fait peur dans la construction de relations qui se basent sur l’empathie, l’écoute de l’autre, l’écoute de soi. Ne nous demandons pas ce qu’on a à perdre en faisant féminisme mais demandons-nous ce que les femmes, hommes et autres ont à y gagner. Qu’est-ce que ça nous coûte réellement par rapport au coût du patriarcat pour toustes ?
Les trajectoires d’hommes féministes méritent d’être étudiées pour comprendre comment hommes et femmes peuvent travailler ensemble dans des perspectives féministes. Ce n’est sans doute pas de sitôt que les femmes pourront avoir l’assurance de la capacité d’hommes à prendre en charge l’éducation antisexiste d’autres hommes. La vigilance dont elles font déjà preuve est nécessaire. La déception est inévitable. Mais garder espoir et continuer de construire ce laboratoire que sont les pratiques féministes d’alliance est essentiel à la modélisation de masculinités non oppressives.
Notes
¹ Tanaland est un pays imaginaire interdit aux hommes. La création de ce pays répond au cyberharcèlement vécu par de nombreuses femmes sur les réseaux sociaux avec l’insulte « Tana », qui signifie « pute ». [RTBF, 2024] ² bell hooks n’utilise pas l’idée de féminisme « exclusif » et « inclusif » mais parle d’un féminisme « réformiste » (tenu par des femmes blanches bourgeoises) et d’un féminisme « visionnaire » (tenu par des femmes minoritaires telles que des femmes noires). [hooks, 2020] ³ https://msh.ulb.ac.be/fr/who/leila-fery ⁴ L’idée n’est évidemment pas d’invisibiliser les inégalités en matière d’accès à l’information. Certes, la multiplication des formats médiatiques facilite cet accès pour une partie non négligeable de la population. L’impression que l’information est accessible à tout le monde peut être néanmoins classiste. ⁵ En Belgique, en 2025, les pères ont droit à 20 jours de congé parental alors que les mères ont droit à 15 semaines de congé parental [Office National de l’Emploi, 2025 ; Service Public Fédéral Belge, 2025]. ⁶ « Vis ma vie de femme » est un jeu de société de type « jeu de l’oie » qui aborde les violences conjugales. Il a été créé par un groupe de femmes et reprend des situations réelles dont elles ont témoigné. C’est un jeu éducatif qui s’adresse aux adultes et jeunes adultes. Il a pour objectif de sensibiliser par le débat. ⁷ Le mansplaining est une attitude condescendante par laquelle un homme va expliquer à une femme quelque chose que celle-ci sait déjà. En français, « mecxpliquer ». ⁸ [Pascoe, 2005] Dans son article sur la construction masculine de jeunes blancs et de jeunes afro-américains dans une école de Californie du nord-central, « ‘Dude, You’re a Fag’: Adolescent Masculinity and the Fag Discourse », C.J. Pascoe, sociologue queer américaine, précise que l’homophobie que supposent ces jeux est une homophobie genrée et racialisée. Genrée parce qu’elle construit particulièrement les masculinités entre jeunes hommes à partir du stéréotype de l’homme gay, et non à partir de l’homosexualité des filles (qui est autrement créditée). Genrée aussi parce que les jeunes filles hétérosexuelles ne se construisent pas autant que les garçons par opposition à l’homosexualité. Racialisée parce que ce qui est valorisable dans la construction de la masculinité de jeunes hommes noirs, comme prendre soin de soi, de son apparence et de ses vêtements ou pratiquer de la danse, est dévalorisé chez les jeunes hommes blancs. Pour un jeune homme blanc, prendre soin de son apparence ou danser correspond justement à quelque chose qui le qualifierait de gay. ⁹ Prénom d’emprunt. ¹⁰ Des recherches-actions ont été menée à Mamou et N’Zérékoré. Nous n’avons pas exploré la littérature qui a étudié la mise en place de ces programmes. ¹¹ [Dubois-Yassa, 2023 : 3] Nous doutons qu’une hégémonie culturelle, quelle qu’elle soit, puisse être « nouvelle », au sens où les exemples d’autres hégémonies à travers le monde sont potentiellement multiples. Néanmoins, l’idée est ici de souligner qu’il est possible de construire des hégémonies culturelles qui combattent les violences basées sur le genre. ¹² [Fabiano et al., 2003 : 109] En anglais : « The only significant predictor of males’ actual willingness to intervene in a situation that might lead to sexual assault was their perception of other males’ willingness to intervene. Men were much more likely to intervene in a situation that leads to sexual assault when they perceived that other men were also likely to intervene in such a situation. » ¹³ En anglais, « Amplify the voice of the silent majority » |
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