La droite et les femmes

Par Juliette Léonard - Juillet 2025
Comment les droites pensent-t-elles les femmes ? Entre les courants conservateurs qui s’opposent aux féminismes et certains courants libéraux qui tentent de concilier leurs idéaux avec les droits des femmes, la réponse n’est pas si évidente. En s’attaquant aux inégalités économiques, sociales et structurelles, les pensées féministes entrent souvent en collision avec les projets de droite. Cette étude propose une réflexion sur deux visions du monde que presque tout oppose.
L'entierté de l'étude n'est pas retranscrite sur cette page internet, pour retrouver les chapitres "De quoi on parle quand on parle de la droite" et "Le cas du féminisme libéral", nous vous invitons à télécharger notre étude. |
En tant qu’association féministe qui va bientôt fêter ses cinquante ans, nous constatons que si aucun gouvernement, de gauche comme de droite, n’a jamais mis fin au patriarcat, nos vies sont largement impactées par des décisions politiques. Dès lors, il nous semble crucial d’inscrire les inégalités sexistes, bien qu’elles dépassent des décisions politiques, dans un contexte idéologique qui peut les diminuer ou les empirer. Après avoir mis en lumière les femmes au sein des projets d’extrême droite, nous souhaitons nous pencher sur les volontés que cultivent les droites classiques à propos des femmes et des enjeux féministes.
Pour ce faire, dans cette étude, nous présenterons d’abord ce qui caractérise la droite et quelles sont ses principales composantes. Ensuite, nous développerons les conflits théoriques qui peuvent exister entre les pensées de droite et les pensées féministes. Enfin, nous ferons un rapide détour par le féminisme libéral. Nous terminerons cette étude par les impacts concrets des politiques de droite sur les femmes. Afin d’exemplifier notre propos, nous mobiliserons des mesures proposées par le gouvernement belge Arizona ainsi que des propositions de notre principal parti de droite francophone, le MR. Nous verrons que les politiques de droite sont très cohérentes avec leurs principes, notamment en ce qui concerne les droits des femmes.
Notons qu’une analyse similaire sur la gauche et les femmes sortira également.
Les droites et les féminismes : d'impossibles conciliations
«Dès le moment où on considère que le réel est une construction sociale, la conséquence politique normative immédiate est qu'on peut changer l'ordre des choses, on peut ne pas accepter les inégalités » (Amir nurbakhsh dans « Les sociologues de droite existent-ils vraiment? » de Blast)
Nous l’avons vu, la droite a une matrice socio-économique commune, mais différents courants, qui s’allient et se délient selon les conjonctures, existent en son sein. Entre des tendances plus conservatrices, qui mettent l’accent sur l’ordre social et la tradition et des tendances plus libérales, qui promeuvent la liberté individuelle et l’égalité des chances, il peut exister différentes manières d’aborder les questions liées aux femmes. Dans tous les cas, nous allons le voir, les droites n’ont que peu théorisé la condition des femmes. A titre d’exemple le programme 2024 du MR ne développe pratiquement pas le sujet et la partie consacrée aux femmes tient sur une page (sur un programme de 311 pages). S’il existe quelques textes, quelques slogans de campagne, etc. défendant l’idée d’une possible alliance entre féminisme et droite, ceux-ci sont assez minoritaires et sont loin de représenter un réel foisonnement.
Nous allons explorer ce cadre peu foisonnant et mettre en lumière les fractures théoriques qui existent entre les féminismes et les droites. Pour pointer ces difficiles conciliations, nous allons notamment nous baser sur des autrices libérales qui tentent, tant bien que mal, de convaincre leur camp politique qu’il faut (mieux) penser les questions féministes.
Il arrive que les partis de droite articulent certaines questions féministes avec leurs volontés sécuritaires. En effet, ces partis peuvent réduire les problèmes rencontrés par les femmes à des questions de harcèlement de rue, d’incivisme, etc. contre lesquels ils proposent leurs habituelles solutions telles que plus de présence policière, des caméras, etc. A la différence de l’extrême droite, lorsque la droite parle d’insécurité, elle n’est pas censée la lier à l’immigration, mais le pas est parfois franchi (Sarkozy avait notamment ouvert les vannes) (Haegel : 2017). En plus de ces volontés sécuritaires, la droite peut également assimiler la défense des femmes (à croire que les femmes n’ont que besoin d’être défendues…) au principe de laïcité, dans un contexte général qui vise principalement les musulman·es. |
Des difficultés à penser le genre et le système patriarcal
Nous l’avons mentionné, la droite attache une importance capitale à la responsabilité individuelle et au libre choix. Pour les libéraux comme pour les conservateurs, nos parcours de vie résultent de choix, de préférences individuelles, de volonté, de force, de réussite personnelle. Les pensées de droite n’incluent pas une dimension systémique dans laquelle les appartenances sociales, les conditions de vie et les structures sociétales dépassent nos volontés individuelles (Lanctôt : 2015). Margaret Tatcher résumait cette pensée de la sorte : “There’s no such thing as a society”, “la société n’existe pas”. Dès lors, la droite balbutie quand il s’agit de penser les femmes en tant que groupe social, traversé par d’autres rapports de classe ou de race, partageant des mêmes réalités et barrières liées à ces positions dans les rapports sociaux. Ce qui explique pourquoi la droite parle quasi exclusivement de discriminations, réduisant de vastes phénomènes à des préjugés et attitudes interindividuelles (avec un flou sur l’origine de celles-ci).
Ces conceptions s’opposent à celles développées par une majorité des courants féministes encore influencés par les théorisations de la seconde vague. En effet, de nombreuses théories féministes ont mis en avant l’existence d’un système patriarcal dans lequel la notion de libre choix n’a que peu de sens. Elles définissent cet ordre patriarcal comme reposant sur des structures sociales, sur la construction de rôles genrés, sur une division du travail et elles dénoncent la naturalisation de ces phénomènes sociaux, d’où le fameux “on ne naît pas femme, on le devient”. Les théories féministes ont développé à quel point notre histoire, nos institutions, etc. sont construites sur l’inégalité entre les hommes et les femmes et profondément marquées par celle-ci. De la sorte, si les femmes sont, par exemple, majoritairement à charge des enfants ou travaillent dans les métiers du soin, ce n’est pas en raison de choix personnels. Le système patriarcal ne se réduit pas à des interactions interindividuelles. Les pensées féministes, au sein desquelles la volonté d’égalité est centrale, ont souligné à quel point nous ne faisons pas face aux mêmes difficultés et à quel point le mérite individuel n’est pas suffisant face à un système sexiste. Cette pensée ouvre la porte à la remise en question d’autres inégalités, notamment les inégalités économiques. Ces conceptions féministes sont en radicale opposition à la manière dont les droites conçoivent l’ordre des choses.
Cette première confrontation très forte entre les idées féministes et libérales donnent presque l’impression que ces courants ne parlent pas la même langue tant leurs postulats de départ s’opposent. “Comment la tradition libérale peut-elle prendre en compte la dépendance alors même qu’elle fait comme si l’indépendance allait de soi ? Elle oublie la spécificité du destin féminin à travers l’histoire (tout comme elle oublie la spécificité de tous les destins assujettis : les gens de couleur, les exclus du système économique, etc.)” (Brugère : 2009).
“Un idéal d’égalité trop abstrait¹”
De cette difficulté à penser le genre et le patriarcat comme des systèmes d’oppression, découle une autre opposition entre les idées féministes et celles de droite. Comme nous avons pu le constater en présentant les idées de droite et notamment celles du libéralisme, celles-ci revètent une dimension philosophique et font appel à des grandes valeurs, visant de beaux idéaux. Le libéralisme philosophique est une pensée idéaliste dans laquelle les idées structurent l’histoire et la société. Pour les libéraux, l’égalité des chances et des droits sont suffisants et il n’est pas à creuser plus pour comprendre et lutter contre les inégalités restantes. Cette perception méritocratique empêche de poser concrètement la question du fondement des inégalités sexistes et de l’oppression des femmes.
De nombreux courants féministes, et ce depuis les débuts des mouvements féministes, se sont opposés à cette vision et ont eu pour objectif d’offrir une plus grande matérialité à l’oppression des femmes et gratter le vernis du cadre légal. A l’inverse du cadrage idéaliste, cette vision matérialiste propose que ce sont les conditions de vie et de travail qui façonnent les idées et les individu·es, et non pas l’inverse. Les féministes nous invitent à voir plus loin et démontrent que même si les hommes et les femmes sont égaux en droit, le système sexiste persiste. Pour elles, il faut quitter “ la question des valeurs morales” et “l’affaire de l’égalité ne se pose plus en termes de bien et de mal, mais de pouvoir et d’absence de pouvoir” (Brugère : 2009). Pour réfléchir à cette question du pouvoir, “les féministes ont longtemps défendu l’idée selon laquelle la clé de voûte des inégalités hommes/femmes était la division genrée du travail dans la sphère privée” (Gauthier-Chung : 2016).
La question du travail est centrale chez les féministes, que ce soit à propos de la division genrée de celui-ci, du travail gratuit, du travail domestique ou du travail de soin. Or, les différents courants de droite peinent à reconnaître l’ampleur du travail accompli par les femmes, souvent invisibilisé, sous-valorisé et mal (ou non) rémunéré. Les partis de droite qui se présentent comme les défenseurs du travail pénalisent ainsi les femmes dont le travail échappe à leur logique productiviste. “Dans les pratiques sociales de nos sociétés libérales ou dites « démocratiques », il apparaît très nettement que tout ce qui ne valorise pas l’individu entrepreneur de soi est oublié, mal considéré, rendu invisible, et confié à ceux que l’on peut disqualifier et assujettir : les femmes, les gens de couleur, les pauvres” (Brugère : 2009). En plaçant la question du soin comme centrale et en proposant une société basée sur celui-ci, une grande partie des mouvements féministes s’oppose frontalement au libéralisme économique. |
Cette vision abstraite des inégalités a des conséquences concrètes. Pour prendre un exemple frappant, prenons celui du droit à l’avortement. Durant les élections belges de 2024, alors que les partis de gauche et, d’une certaine manière DéFI, défendaient des mesures pour mettre en place un réel droit à l’avortement (formation des médecins, allongement du délai, accès financier et géographique, etc.), le MR se limitait à une volonté d’inscrire celui-ci dans la constitution, en dépit des revendications féministes qui poussent à voir au-delà des lois et cadres légaux.
Le privé ne doit être féministe
De manière assez logique avec ce que nous avons déjà exposé, pour la droite libérale, le privé est privé et n’a pas à être politisé. “Puisque le libéralisme requiert de laisser aux individus la plus grande liberté possible afin qu’ils soient en mesure de mener à bien la version de la vie bonne qui leur convient, la sphère privée tend, en effet, à se situer hors du spectre d’intervention de l’État libéral” (Gauthier-Chung : 2016). Pour la droite conservatrice, par contre, le privé est l’espace où se jouent les conceptions morales et elle n’a pas de souci à imposer ses avis concernant le mariage, l’avortement, les relations amoureuses, etc. Contre ces deux visions, les féministes ont bataillé pour démontrer à quel point le privé est politique et à quel point ce qui se passe dans nos foyers résulte d’un système patriarcal. Pour exemplifier ce désaccord majeur, prenons le congé parental qui représente un levier important vers l’égalité hommes/femmes. Dans un long plaidoyer, l’autrice féministe libérale Gauthier-Chung arrive à la conclusion que les libéraux devraient défendre le congé paternité obligatoire, mais elle représente un avis minoritaire au sein de sa famille politique qu’elle explique de la sorte : “dans une perspective libérale, les individus devraient, après tout, pouvoir décider par eux-mêmes comment diviser leur propre congé parental et, avec un peu de chance, ils choisiraient de le diviser également”. Cette position libérale du libre choix fait fi de l’assignation des femmes au rôle de mère qui fait qu’elles seront plus enclines à “choisir” ce congé, ce qui arrange par ailleurs très bien les tendances conservatrices. Cette proposition de laisser au couple le “choix” de partager les congés parentaux à leur guise est d’ailleurs celle du gouvernement Arizona. Notons également que le MR était le seul parti francophone à ne pas proposer dans son programme 2024 un congé de paternité.
Ces oppositions théoriques et pratiques majeures démontrent une grande difficulté à allier les pensées féministes et celles de droite. Quelle que soit l’époque, de nombreuses féministes se sont opposées au libéralisme, le dénonçant comme un système qui, sous couvert de liberté, défend les intérêts des hommes (Brugère : 2009). Par ailleurs, nous l’avons dit, le féminisme qui a pour volonté principale l’égalité entre les hommes et les femmes peut rapidement amener à une remise en question de l’ensemble des inégalités, notamment celles découlant du système capitaliste. A l’heure où l’intersectionnalité marque les mouvements féministes et nous pousse à réfléchir les interactions entre le genre, la race et la classe, mettant ainsi une plus grande importance aux femmes pauvres, des pays “du sud”, issues de l’immigration, etc. le fossé se creuse davantage. Nous allons le voir, les oppositions se corsent bien plus encore lorsque nous abordons la mise en place de politiques de droite qui frappent de plein fouet les femmes. Avant d’entrer dans ce point, nous allons d’abord nous arrêter sur le féminisme libéral qui, s’il n’est pas majoritaire au sein du féminisme, nous éclaire encore une fois sur la relation entre les droites et les femmes et nous invite à la réflexion sur notre propre féminisme.
En pratique, ça donne quoi ?
Après avoir articulé de manière théorique les idées de droite avec les idées féministes, nous allons désormais analyser l’impact concret (et brutal) des politiques de droite sur les femmes.
Plus d'insécurité sociale
Les politiques mises en place par les différents partis de droite, en accord avec leur philosophie, sont caractérisées par la défense des possédant·es, par une adhésion à la libre entreprise, au libre marché, au capitalisme ainsi que par une méfiance envers les régulations étatiques. Les politiques de droite favorisent ainsi le privé et l'entrepreneuriat, au détriment du secteur public et des services adaptés à nos besoins. Ainsi, les politiques de droite sont bien souvent des entreprises de réduction des services publics et de la sécurité sociale. Les mesures des nouveaux gouvernements belges en donnent d’ailleurs de très bons exemples. Avec les arguments de nécessité de restrictions budgétaires, d’efforts à fournir, de compétitivité des entreprises, etc. le secteur public est systématiquement attaqué ainsi que le pouvoir d’achat, l’indexation des salaires, ou encore, les cotisations sociales. Les conditions de travail de tous les secteurs professionnels sont également menacées, les politicien·nes de droite défendant toujours plus de flexibilité.
Certain·es qualifient les politiques libérales mises en place depuis les années 70 de néolibéralisme. Le néolibéralisme est une catégorisation qui n’est pas revendiquée comme un courant d’appartenance. Certains libéraux dénoncent ce système néolibéral, d’autres nient son existence. Le néolibéralisme désigne un type de libéralisme dans lequel nous retrouvons les mêmes recettes, mais avec un positionnement particulier par rapport à l’Etat. Chez les penseurs originels du libéralisme économique, le marché doit s'auto-réguler sans intervention de l'Etat qui fausserait le jeu de l'économie. Après les nombreuses crises de ce système dans la première moitié du 20ème siècle, des doctrines néolibérales émergent. Il ne s'agit plus alors de faire disparaître l'Etat au profit du marché, mais de mettre l'Etat au service du marché. L'Etat doit dès lors fournir un cadre permettant le bon fonctionnement du marché, c'est-à-dire que l'Etat se met à protéger les mécanismes de propriété, de libre-échange et d'entreprenariat plutôt que de ne pas s'en mêler. Les néolibéraux sont donc opposés aux acteurs sociaux qui tentent d'avoir prise sur l'économie (comme les syndicats ou les mouvements sociaux), car ce serait entraver le bon fonctionnement du marché (Harvey : 2014). |
De nombreuses associations et féministes dénoncent les politiques de droite comme nuisant particulièrement aux femmes. En effet, les femmes sont plus nombreuses à être en situation de précarité, que ce soit par leur plus grande occupation de temps partiels (imposés), par leurs emplois plus flexibles, moins rémunérés, moins valorisés, ou encore parce qu’elles sont plus nombreuses à la tête d’une famille monoparentale, à avoir une petite pension, ou à être en maladie longue durée. Lorsque nous pensons la pauvreté, il nous faut imaginer une femme. Ainsi, les restrictions budgétaires, les attaques contre le pouvoir d’achat et celles contre les personnes en incapacité de travail pénalisent et appauvrissent particulièrement les femmes. De plus, la plus grande flexibilité demandée et la moindre reconnaissance de celle-ci (par exemple, l’Arizona souhaite faire commencer le travail de nuit à minuit plutôt que 20h) met à mal la conciliation vie privée/vie professionnelle et aggrave la course contre la montre entamée chaque jour par les mères. Meron Knikman, la présidente du Vrouwenraad, précise à propos du gouvernement Arizona dans son interview pour Axelle Mag “Pendant toutes les négociations, nous avons écrit aux différents partis pour nous exprimer sur l’importance de ne pas oublier les conséquences genrées des mesures. Maintenant que nous avons l’accord sous les yeux, nous découvrons que les femmes seront durement touchées par les mesures annoncées².”
En plus de cette augmentation de la flexibilité et de la précarité, affaiblir les services publics et la sécurité sociale impacte majoritairement les femmes, qu’elles soient travailleuses dans ces services ou bénéficiaires de ceux-ci. En effet, les femmes font plus appel aux services publics tels que la santé, les services sociaux et comptent plus sur les services liés à l’enfance comme les garderies, les crèches ou l'enseignement (Lanctôt : 2015). Réduire, par exemple, le budget de l’enseignement, remettre en question sa gratuité totale (comme l’a proposé le MR), c’est surcharger les femmes. Elles sont également plus souvent bénéficiaires d’allocations et de droits dérivés vu leur rapport fluctuant au travail rémunéré .
Les secteurs dans le colimateur des politiques de droite, au-delà du public, concernent également le soin et le social qui ne cadrent pas avec les volontés entrepreunariales des partis de droite. Hors, ces secteurs sont majoritairement occupés par des travailleuses femmes. Les secteurs associatif et syndical suscitent également de la méfiance et se trouvent souvent menacés. Pourtant, ceux-ci font également partie des piliers d’une société démocratique et nécessaires à l’égalité hommes/femmes.
Nous n’allons pas analyser ici l’ensemble des politiques pouvant impacter les femmes, mais nous aimerions souligner notre effroi à la lecture des politiques migratoires proposées par le gouvernement Arizona. Ces politiques dures visent à réduire les flux migratoires, à amoindrir la possibilité d’avoir la nationalité belge, à limiter le regroupement familial, etc. et vont avoir des conséquences catastrophiques, notamment pour les femmes migrantes en situation de violences conjugales. En effet, pour ces femmes, il est particulièrement difficile de quitter ces situations de violences tant elles ont peu accès aux services belges et tant leurs papiers et situation financière sont conditionnés à leur couple. Différentes associations féministes tiraient déjà régulièrement la sonnette d’alarme à ce propos, mais les propositions de l’Arizona ne vont qu’empirer la situation des personnes concernées. |
Quel que soit le plan socio-économique déployé par les politiques de droite, les femmes sont les premières impactées en raison de leur assignation spécifique dans la division genrée du travail. Appliquer des politiques d’austérité et de flexibilité fait reculer l’égalité hommes/femmes. Comme le conclut Vie Féminine interrogée par la RTBF à propos du gouvernement Arizona : “Lorsqu’on affaiblit leur autonomie économique, c’est bien aux droits des femmes que l’on s’attaque. Ce gouvernement n’est pas seulement anti-social, il est de facto anti-femmes³”.
Plus de dépendance
Au-delà des conséquences économiques et des impacts sur la qualité de vie des femmes, nous devons également questionner la répercussion de ces mesures sur leur autonomie. La sécurité sociale et les services publics permettent un système de solidarité étatisé dont nous pouvons, normalement, tou·tes bénéficier. En ce sens, il permet de ne pas dépendre d’autres systèmes de solidarité tels que la famille ou le couple. En tant qu’association de lutte contre les violences intrafamiliales et en tant que féministes, cette alternative solide nous semble plus que bienvenue. Les féministes ont depuis longtemps démontré à quel point le couple et la famille peuvent être des lieux de violences et de reproduction des inégalités sexistes. Si nous voulons lutter contre le poids des violences sexuelles, de l’homophobie, des violences en tout genre, il faut fournir aux personnes les ressources pour pouvoir quitter ces violences, notamment quand elles ont lieu au sein du foyer. De plus, si nous souhaitons inventer d’autres manières de s’aimer, de faire famille, de faire couple, etc. comme le proposent de nombreuses féministes, nous débarrasser des enjeux économiques et de dépendance matérielle nous semblent être une condition sine qua non. Diminuer la sécurité sociale, c’est augmenter le poids (et les pressions) des structures familiales. Les attaques sur les systèmes de solidarité étatiques nous inquiètent sur la répercussion que cela pourrait avoir sur l'autonomie des femmes et leur cantonnement à des rôles familiaux. Dans un pays où, d’après Statbel, 23% des femmes sont déjà en situation de dépendance économique, il nous semble nécessaire de mettre en place des mesures qui consolident leur autonomie financière et l’égalité des conditions.
En conclusion
Nous avons vu que malgré de nombreuses divergences en son sein, la droite favorise un programme socio-économique qui se traduit en une défense de la libre entreprise et du libre marché. Nous pourrions dire que la droite a une vision du travail masculine qui se base sur la productivité, le profit et l’entreprenariat. Ces visions de droite s’opposent à celles développées par les mouvements féministes. Que ce soit dans leur incapacité à penser les structures inégalitaires, dans leur vision idéaliste de l’égalité ou dans leur vision restrictive du travail n’incluant pas celui des femmes, les droites ne semblent pas désireuses de prendre en compte les théories féministes des dernières décennies. Nous avons également vu qu’une fois au pouvoir, les politiques d’austérité et de flexibilité mises en place impactent particulièrement les femmes et les secteurs tels que le social, la santé, le soin, l’enseignement, etc. Les politiques de droite menacent l’autonomie des femmes et nous craignons qu’elles renforcent leur dépendance aux structures familiales.
Pour une association de lutte contre les violences conjugales et d’accompagnement des victimes, telle que le CVFE, les mesures qui limitent l’autonomie économique des femmes vont dans le sens contraire des avancées politiques et sociétales qui, en parallèle, reconnaissent l’existence des violences au sein du couple et leur impact sur la vie des femmes et enfants victimes . « Tout se passe comme si la possibilité de dénoncer et les solutions proposées pour sortir des contextes de violence ou de harcèlement étaient complètement déconnectées des conditions de vie, de travail et d’emploi⁴». En outre, les politiques de restrictions annoncées pour le secteur associatif, notamment spécialisé dans le traitement des violences, sont empruntées aux logiques du secteur marchand et ont un impact négatif dans le champ de l’accompagnement des victimes : « En reprenant la notion conçue par Catherine Rottenberg, on peut parler d’un féminisme néolibéral (d’Etat) pour qualifier ce cadrage des violences sexistes où ces dernières sont pensées comme désencastrées des conditions de vie, de travail et d’emploi concrètes et où les politiques publiques qui sont créées accompagnent une logique et des réformes néolibérales. L’accent est mis sur un traitement individuel et non structurel des violences⁵».
Le travail que le CVFE mène auprès de nombreuses femmes, chômeuses, mamans solos, migrantes, précaires… nous démontre quotidiennement les terribles impensés des discours méritocrates. Nous vivons les propositions des différents gouvernements de droite comme des violences de plus faites à ces femmes, quand nous espérions plus de solidarité.
Ce manque de considération envers les femmes explique peut-être, en partie, la tendance observée, à échelle mondiale, d’un vote féminin davantage orienté vers la gauche. Les féminismes – qu’ils soient intersectionnels, matérialistes, écoféministes, socialistes, etc. – remettent en cause les fondements idéologiques et les projets socio-économiques des droites. Qu’il s’agisse du travail, du mérite, de la famille ou de nos besoins collectifs, les luttes féministes ont toujours bousculé les politiques libérales et conservatrices. Face aux gouvernements actuels, en Belgique comme ailleurs, qui durcissent leurs positions, la colère et les mobilisations féministes ne feront que grandir. Ces résistances dessinent aussi des occasions : celles de renforcer nos liens, d'approfondir nos analyses et d’étendre nos solidarités. C’est dans ces moments de lutte que se construit l’espoir d’une société plus juste et égalitaire.
01 Gauthier-Chung (2016) "Egalité entre les sexes et libéralisme" |







