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Finalement, c'est quoi le patriarcat ? 

Par Juliette Léonard - Novembre 2025

Dans cette analyse, nous présentons brièvement différentes conceptions de ce qu’est le patriarcat et quelques débats féministes existant autour de cette notion.

Les slogans, tracts, affiches et textes qui fustigent le patriarcat se sont imposés au sein des mouvements féministes. Que couvre cette notion ? Son utilisation souligne le caractère systémique, structurel et non interpersonnel des inégalités hommes/femmes. Mais une définition plus précise n’est pas toujours aisée.

Dans ce texte, nous explorons cette notion de patriarcat. Nous allons le voir, il existe différentes conceptualisations et les courants féministes ne s’accordent pas sur celles-ci. Nous allons exposer diverses manières de percevoir le patriarcat et allons tenter de puiser dans ce qu’il y a de commun afin de nourrir nos réflexions féministes, ainsi que dégager ce qui nous porte en tant que CVFE.

Conceptualiser le patriarcat

Dans cette analyse, nous nous sommes majoritairement référées à des textes issus des courants féministes matérialistes et marxistes. Ce sont ces courants qui ont le plus conceptualisé et pensé le système patriarcal. Tandis que les théories post-structuralistes et/ou libérales rejettent ce qu’elles considèrent être une pensée trop surplombante, écrasant les individu·es.

En ce qui concerne les théories intersectionnelles, nous concevons celles-ci comme un outil d’analyse qui peut autant épouser un cadre marxiste que matérialiste ou libéral.

Précisons que nous ne souscrivons pas à l'ensemble des positions des féministes citées. Par ailleurs, le CVFE n’adhère pas en totalité à l’une ou l’autre de ces théorisations et s’inspire des nombreux courants féministes.

Ce texte se veut court et, donc, simplifie des notions et débats complexes. Nous ne creuserons pas ici certains sujets qui méritent de l’être et feront l’objet de prochaines analyses, notamment l’opposition entre stratégies réformiste et révolutionnaire ou encore un historique plus détaillé du patriarcat.

L'apport pionnier des matérialistes

Pour commencer avec une première définition un peu grossière, nous pourrions dire que le patriarcat désigne un type d’organisation sociale où les hommes détiennent les pouvoirs économique et politique ainsi que l’autorité dans les sphères privées et publiques. Terme initialement réservé pour qualifier des modèles familiaux, cette définition nous vient des féministes matérialistes françaises qui sont les premières à mobiliser le terme en l’élargissant à une organisation sociale. Elles décrivent cette organisation comme non naturelle, située historiquement, où les rôles sont genrés et hiérarchisés, avec une domination des hommes sur les femmes.

Les féministes matérialistes se sont principalement organisées durant la deuxième vague féministe et se sont saisi du sujet de la domination masculine, dénaturalisant les inégalités hommes/femmes. Elles lancent par là les études de genre, regard qui manquait cruellement autant en histoire qu’en sociologie et sciences humaines. Parmi celles-ci, l’influence de Christine Delphy reste particulièrement marquante. Alors que ces théoriciennes pensaient plutôt des “systèmes de relations hommes-femmes” inégaux, Delphy élargit le cadre de l’oppression - qui relève plutôt du cadre politique, symbolique et culturel - amenant une dimension d’exploitation - qui est de l’ordre économique (Koechlin, 2019). Reprenant à son compte les théories de Marx concernant l’exploitation de la classe prolétaire par la classe bourgeoise, elle applique ces constats et dessine une classe des hommes qui tire profit du travail domestique effectué gratuitement par la classe des femmes. Cette exploitation se fait sous le prétexte du “don”, du “destin féminin biologique”, du “dévouement”. Delphy s’inscrit de la sorte dans une perspective matérialiste, opposée à l’idéalisme, plaçant ainsi les conditions de vie concrètes des femmes et leur travail comme centrales. En parlant d’exploitation, elle évite les explications biologiques, psychologiques ou culturelles des inégalités et offre une perspective politique. Elle décrit non pas un système culturel ou un ensemble de stéréotypes, mais un système économique généralisé, parallèle au capitalisme, avec son mode de production patriarcal.

Pour Delphy, le patriarcat classe, hiérarchise, domine et fabrique les individu·es et, dans le contexte français des années 70, elle place la famille comme lieu central de l’exploitation des femmes. Pour les féministes matérialistes, la stratégie principale a consisté à s’organiser entre femmes dans des groupes non-mixtes, certaines prônant de s’extraire du patriarcat en quittant les hommes. Il y avait également une volonté de sensibiliser la population à ces questions à travers de nombreux combats et actions, notamment celui pour le droit à l’avortement ou pour la contraception.

Dans une optique matérialiste, la féministe Walby offre une riche conceptualisation du patriarcat faisant reposer celui-ci sur six institutions centrales :

1) Un mode de production domestique, représenté par le foyer : les femmes réalisent la majorité des tâches domestiques de manière non rémunérée, leurs maris profitant de ce travail qui n’est pas reconnu comme tel.
2) Le travail salarié : les femmes travaillent dans des métiers considérés comme féminins et donc moins valorisés. Elles sont ainsi moins payées que les hommes.
3) L’État : il joue un rôle dans le patriarcat car c’est l’État qui structure les politiques liées à l’emploi, définit les droits (effectifs) à disposer de son corps comme l’avortement, les politiques éducatives, etc.
4) La violence masculine : les femmes font face à de nombreuses violences. Celles-ci sont perçues par beaucoup de féministes comme un rappel à l’ordre et un moyen de garder le contrôle sur elles.
5) La sexualité : l’hétérosexualité est un régime qui asservit les femmes au plaisir des hommes et maintient la cellule familiale traditionnelle.
6) La culture : elle comprend les médias, l’éducation, les religions et tout ce qui diffuse des discours légitimant et perpétuant la domination.

Walby considère que ces institutions sont mouvantes et peuvent s’imbriquer différemment, une institution pouvant prendre plus de place qu’une autre, donnant lieu à différents modèles (Walby : 2016).

Comme nous allons le voir, il existe des désaccords autour de cette vision matérialiste, notamment de la part des féministes marxistes et intersectionnelles.

Petit lexique

Lorsqu’on dit que le sexisme est systémique, cela signifie que nous ne sommes pas face à une somme de discriminations isolées, mais face à un ensemble d’éléments qui interagissent, font sens conjointement et s’inscrivent dans “un système cohérent qui façonne tous les domaines de la vie collective et individuelle¹”.

Lorsqu’on dit qu’il est structurel c’est pour signifier qu’il dépasse les individus et qu’il s’inscrit dans des structures qui façonnent notre société. Ainsi, le patriarcat est un long processus historique et social qui produit et est reproduit de manière durable par notre manière de faire la médecine, l’école, nos relations, la manière dont nos villes sont agencées, la justice, la sécurité sociale, l’économie, les rapports de pouvoir, nos normes, etc etc. Il influe sur l’ensemble de la société et est coconstruit par les différentes structures économiques, sociales et politiques (Koechlin, 2019).

Lorsqu’on dit qu’il est institutionnel, c’est pour se référer aux institutions telles que la justice, la police, l’école, la famille… Dans une même logique d’imprégnation, de production et reproduction.

Dès lors, “l’analyse des discriminations et des violences sexistes ne se limite donc absolument pas à étudier des phénomènes individuels ou interindividuels mais passe nécessairement aussi par l’analyse des comportements en collectivité et au niveau macro-social puisque les violences, présentes dans les différents niveaux, s’entrecroisent et s’entretiennent mutuellement” (Roubin : 2020).

Pour les féministes, le concept de “construction sociale” est également primordial puisque les inégalités hommes/femmes et les rôles genrés ne sont pas perçus comme des phénomènes naturels mais sont le résultat de construits sociaux. Cette perspective permet la possibilité d’imaginer d’autres façons d’être et de faire.

Ces concepts ne définissent pas un système qui résulte de volontés intentionnelles conscientes décidées dans un bureau secret par des hommes. Il est important de comprendre que lorsqu’on désigne le patriarcat (ou le capitalisme ou le racisme), nous désignons un ensemble de processus complexes qui, de par leur longue construction historique et sociale, convergent dans une même direction.

Les regards anticapitalistes et antiracistes

Comme nous pouvons le constater, traditionnellement, les féministes matérialistes pensent le patriarcat comme un système autonome avec ses propres règles. Selon les visions, d’autres systèmes s’ajoutent : le système racial et le capitalisme (ou un système de classes, pour celles qui pensent la domination plutôt que l’exploitation) et, selon les autrices, ceux-ci peuvent coexister parallèlement ou se nourrir, s’articuler, se recomposer, s’étendre mutuellement, voire ne faire qu’un.

Les féministes intersectionnelles émergent dans les années 80 et ébranlent la vision féministe matérialiste d’une classe d’hommes dominant une classe de femmes. De manière très synthétique, pour elles, cette classe des femmes universalise une position alors qu’il existe une grande diversité de femmes, ce qui cache la domination des femmes blanches et riches sur les femmes noires et pauvres. Elles notent également l’importance des solidarités entre hommes et femmes noir·es face au racisme. Néanmoins, la vision d’un féminisme matérialiste concentré uniquement sur les questions patriarcales est extrêmement réductrice. De nombreuses matérialistes ont pensé des questions telles que le racisme, la classe sociale ou encore l’homosexualité. L’exemple le plus parlant étant le terme « racisé » que nous devons à la sociologue matérialiste française Colette Guillaumin. L’intersectionnalité est plus une prolongation, un approfondissement d’échanges et réflexions déjà entamées au sein des différents féminismes, qu’une nette rupture. 

Le débat est également vif entre les féministes matérialistes et marxistes. Pour les féministes marxistes, le problème principal et le cœur de l’exploitation des femmes réside dans le système capitaliste. Le sexisme, tout comme le racisme, est perçu comme une idéologie qui permet de baisser les salaires ainsi que de diviser la classe travailleuse. Elles rejettent donc l’existence d’une “classe d’hommes” puisque c’est le capitalisme qui tire profit du sexisme. Elles affirment ainsi la centralité de la lutte des classes et soulignent que les femmes prolétaires ont plus en commun avec les hommes prolétaires qu’avec les femmes bourgeoises. Il s’agit donc de s’unir pour mettre fin au système capitaliste qui les exploite et lutter ensemble contre le racisme et le sexisme. Ces critiques ne signifient bien sûr pas que les hommes ne jouissent pas du travail gratuit des femmes, mais que ça n’en fait pas “l’ennemi principal” pour autant.

Partant des écrits de Marx, certaines de ces féministes marxistes, comme Federici, ont théorisé le travail reproductif. Pour elles, en plus de permettre des bas salaires et la division, le sexisme permet un travail spécifique sur lequel repose le capitalisme. En effet, pour fonctionner, le capitalisme a besoin de main d'œuvre. Son enjeu est de limiter les coûts de la production et reproduction de cette main d'œuvre. Ainsi, pour ces féministes, dans une société capitaliste, le travail d’éducation, de soin, de prise en charge… majoritairement assigné aux femmes et exercé en ou au dehors du foyer (travailleuses du nettoyage, de garde d’enfants, etc) sert à reproduire la main d'œuvre gratuitement ou à bas coûts. Dès lors, le capitalisme ne peut fonctionner sans le système patriarcal qui assure ce travail reproductif.

Ces considérations amènent certaines féministes marxistes à penser une “théorie unitaire” dessinant un capitalisme patriarcal raciste, aucun des systèmes ne fonctionnant de manière autonome mais avançant dans un même ensemble cohérent. Ces visions ne réduisent pas l’existence du patriarcat au capitalisme, le premier étant bien antérieur au second, mais notent l’influence majeure et les restructurations de celui-ci par le capitalisme et l’impossibilité de penser l’un sans l’autre.

Ça date de quand le patriarcat ?

En ce qui concerne l'émergence du patriarcat, Marylène Patou-Mathis tend à démontrer que rien, dans les découvertes faites sur le paléolithique, ne montre que l’organisation sociétale était patriarcale. Elle part du principe que les sociétés étaient multiples et que les modèles sociaux l'étaient également et démontre, par l'analyse de fossiles, que les femmes partageaient les travaux rudes, l'artisanat, la chasse, la guerre. Dès lors, selon elle, nous ne pouvons conclure que le paléolithique était patriarcal, ni qu'il ne l'était pas.
Partant de cela, certain·es historien· nes font l’hypothèse que les relations inégalitaires entre hommes et femmes sont apparues au néolithique, lorsque les populations se sont sédentarisées et qu’apparaissent le stockage et la propriété privée. Le stockage intensifie les guerres et conflits entre communautés et la propriété entraîne la nécessité d'identifier sa progéniture pour lui transmettre ses biens. Cette apparition de l’héritage fait du corps des femmes et de leur maintien au foyer un enjeu. Les rôles se différencient entre hommes et femmes et ces dernières sont envoyées vers le foyer et la sphère domestique qui n’existaient pas avant dans les sociétés nomades de chasseurs cueilleurs.

Le patriarcat est dès lors bien plus ancien que le capitalisme. Cependant, celui-ci a intensifié la division genrée et renforcé la hiérarchisation. En effet, c’est le capitalisme qui a instauré une séparation totale entre les sphères privée et publique, la première étant plus investie par les femmes. Sous le capitalisme, la sphère privée se voit totalement dévalorisée et le travail effectué en son sein n’est plus perçu comme productif.

Ces transformations ne sont pas les seules et, selon les besoins du capital, le patriarcat se modifie. Par exemple, l’apparition de la famille nucléaire accompagne la révolution industrielle du 19ème siècle.

Pour schématiser ces différentes conceptions du patriarcat, nous pourrions le dessiner de la sorte :

Notons que si pour les féministes marxistes, l’enjeu se situe toujours au niveau de l’exploitation (liée au capitalisme), les féministes matérialistes et intersectionnelles peuvent osciller entre une primauté mise sur l’exploitation ou sur la domination, selon les influences théoriques (d’où la distinction sur le schéma entre capitalisme et système de classes).

Que tirer de tout ça ? 

Le débat persiste à propos du nombre de systèmes qui nous exploitent. Dans tous les cas, l’assignation au travail reproductif des femmes, qu’il profite aux hommes ou aux capitalistes, est centrale dans l’analyse des inégalités hommes/femmes et doit être au cœur de nos stratégies de lutte pour une société égalitaire.

Qu’on pense ces systèmes distincts ou imbriqués, qu’on mette la centralité sur l’un plutôt que l’autre, il nous semble primordial d’avoir à l’esprit l’impact du capitalisme et du racisme (comprenant la colonisation, l’impérialisme, les rapports asymétriques entre pays) sur les femmes. Nous l’avons traité dans de nombreux textes, les inégalités socio-économiques, la flexibilisation du marché du travail, le dé-financement des soins de santé et des services publics, le manque d’accès à des crèches abordables, à un logement, etc. impactent les femmes et profitent au capitalisme. Capitalisme et conditions des femmes sont liés : la sphère reproductive est un outil qui permet la limitation des coûts pour le système capitaliste et elle subit ainsi les impacts de ces restrictions budgétaires. A nouveau, précisons que le capitalisme ne suit pas un plan conscient, mais que ce sont des dynamiques sociales convergentes et que les inégalités de genre et de race sont “avantageuses du point de vue des capitalistes²”.

Le concept de travail reproductif permet également de penser l’exploitation des femmes à un niveau mondial. Certaines autrices parlent de “chaînes globales du soin” pour souligner qu’une partie du travail assigné aux femmes est désormais délégué à des travailleuses migrantes et/ou des pays du sud. Nous observons ainsi des migrations liées à ce travail et une division internationale du travail de soin. Dans son ouvrage “Fémonationalisme” Sara Farris démontre concrètement comment les politiques d’intégration encouragent les femmes en parcours migratoire à se tourner vers les métiers de ces secteurs, quelles que soient leurs aspirations, compétences ou diplômes.

L’exploitation des femmes ne se limite pas uniquement aux rapports économiques et implique certains schémas familiaux traditionnels hétérosexuels, largement promus par les discours conservateurs. Sara Farris nous invite à réfléchir aux conditions d’émergence de ces discours et le rôle qu’ils jouent dans la production économique. Pour elle, les idéologies ne flottent pas sans raison, mais sont le produit de réalités concrètes, et, en retour, servent à justifier ces réalités : “les appareils idéologiques d’État (la famille, les médias, l’école, la religion etc) jouent le rôle de garants dans la reproduction des conditions qui recréent la force de travail” (Farris : 2017). Ainsi, si l'on regarde l'idéologie fémonationaliste par ce prisme, on se rend compte qu'elle naît sous le capitalisme (dans sa forme néolibérale), en tant que discours justifiant un marché du travail racialement et sexuellement segmenté, nécessaire au fonctionnement du capitalisme. Dit plus simplement, le fémonationalisme est un énième outil du système capitaliste qui permet la réorganisation des politiques de sécurité sociale, d'emploi et d'immigration.

D’autres phénomènes (sociaux et non naturels !) inhérents au capitalisme et au racisme tels que la guerre, la colonisation, les bouleversements environnementaux, etc. touchent particulièrement les femmes, structurent le patriarcat et maintiennent en place l’exploitation.
Face à un système international, si nous voulons dessiner un féminisme décentré qui prend en compte les analyses des féministes “non occidentales”, l’intégration des notions d’impérialisme et de capitalisme est essentielle.

Ces approches permettent de concevoir le patriarcat comme un système présent à différents niveaux : il se diffuse dans nos relations interpersonnelles, dans notre rapport intime au monde, influence nos groupes et collectifs et peut être perçu comme un rapport social. Mais, plus que ça, le patriarcat se situe également dans nos institutions, dans nos politiques internationales et à l’échelle globale. De la sorte, il ne se limite clairement pas à des préjugés, à des comportements individuels ni même uniquement à l’acquisition de droits étant donné son caractère historique, structurel et institutionnel. Cette vision globale ouvre des perspectives de lutte importantes qui nous invitent, non pas à se limiter à déconstruire des blanchités ou des masculinités ou à obtenir de nouveaux droits, mais à démanteler un système capitaliste, patriarcal et impérialiste.

Comment construire une société féministe

Si le patriarcat existe depuis de nombreuses années, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu d’avancées. Grâce à nos mobilisations, nous avons obtenu de nombreuses victoires féministes, essentielles à la vie quotidienne des femmes : droit à l’avortement, divorce, plannings familiaux, Convention d’Istanbul, études de genre, politiques d’égalité au travail, mises en avant de ces combats... Ces avancées ne doivent pas nous faire nous reposer sur nos acquis tant d’autres victoires sont encore à obtenir et tant nos conditions de vie sont toujours menacées par les réactionnaires en tout genre.

La question de la stratégie est trop souvent mise de côté par les féministes (Koechlin, 2019) alors qu’elle devrait être centrale si nous souhaitons obtenir des transformations sociétales. Notre manière de percevoir et concevoir le patriarcat a un impact, qu’il soit conscient ou non, sur la stratégie qu’on développe pour lutter contre. Ainsi, les féministes matérialistes de la deuxième vague se sont  coupées des autres mouvements sociaux, notamment ouvriers, tant elles considéraient le patriarcat comme un système autonome. Aujourd’hui, une certaine conception de l’intersectionnalité, assez éloignée des premières théories du black feminism, oublie les bases matérielles de l'oppression, ajoute une quantité infinie de systèmes de domination où chacun·e est à la fois dominant·e et dominé·e, développant une stratégie qui prône la déconstruction des individu·es et traque les “privilèges” plutôt que de se poser la question d’où se situent les structures de pouvoir et d’exploitation.

Ce n’est pas un problème en soi de réfléchir à un niveau individuel et il est plutôt sain de se questionner sur nos rapports aux autres, à soi, etc. Une partie des féministes est d’ailleurs, à raison, épuisée de faire face au mainsplaining, à des hommes qui ne savent pas prendre soin, sont déconnectés de leurs émotions, donnent plus d’importance aux discours proférés par des hommes plutôt que par des femmes, négligent certaines tâches… Néanmoins, il nous faut questionner la (grande) place que les solutions individuelles prennent dans nos discours et pratiques féministes et celle qu’on réserve à des pensées collectives et structurelles. Ces pensées individuelles empêchent d’analyser les causes et racines des inégalités et risquent de réduire le patriarcat à un phénomène moral ou culturel. Elles risquent également de nous écarter de solutions concrètes. Par exemple, penser que pour répartir de manière plus égalitaire le travail domestique les hommes doivent se connecter à leurs émotions plutôt qu’instaurer un congé paternité obligatoire, cela nous éloigne d’un horizon égalitaire. Pour finir, les réponses structurelles nous paraissent plus solides que de placer les femmes dans une situation de dépendance par rapport au bon vouloir d’hommes qui daigneraient se déconstruire. Mêmes gentils, si les hommes conservent une position qui leur permet d’exercer de la domination masculine, nous ne sommes pas dans une situation d’égalité hommes/femmes.

Face à un problème structurel, il nous faut des réponses structurelles

La mise en place de formations, de discussions sur le consentement, des modules relatifs à l’EVRAS dans les écoles et sur les lieux de travail est essentielle. Un travail sur les représentations culturelles, médiatiques et plus de moyens et soutiens à l’associatif féministe le sont également. Avec la montée des formations conservatrices et d’extrême droite, une bataille est à mener au niveau de ces idéologies. En plus de ces solutions, il nous faut des mesures qui s’attaquent directement aux inégalités, non pas pour permettre à quelques femmes d’entrer en compétition avec des hommes dans un système qui exploite les plus précaires, mais dans une optique de dessiner une société féministe où le travail de soin est central, partagé et valorisé.

Pour dessiner cette société féministe, certaines ont imaginé des mesures telles que :

• La socialisation du travail domestique et de soin. Dans “Femmes, race et classe” Angela Davis relève que l’implication des hommes dans les tâches domestiques n’est pas la solution idéale puisque ce travail serait toujours réalisé gratuitement pour le capitalisme. Dès lors, elle suggère que ce travail soit socialisé, c’est-à-dire qu’il soit intégré dans l’économie, considéré comme productif et collectivement pris en charge à travers des systèmes tels que des services publics, cantines collectives, crèches gratuites… ;
• La réduction collective du temps de travail sans perte de salaire ;
• En attendant que ces mesures sortent le travail de soin de la sphère domestique et familiale, un congé paternité obligatoire est essentiel ;
• Un état social féministe qui pense la sécurité sociale, la redistribution, la solidarité… avec un regard genré ;
• La justice reproductive qui implique que les femmes aient les droits effectifs, c’est-à-dire accessibles à toutes et pas aux plus favorisées, qui leur permettent d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir. Ce qui “exige un système de santé gratuit, universel et non lucratif, ainsi que la fin des pratiques racistes et eugénistes dans la profession médicale” (Arruzza, Bhattacharya & Fraser : 2019) ;
• L’égalité salariale. Tout en mentionnant qu’il est nécessaire d’ouvrir une réflexion plus large concernant cette égalité, car pour les femmes les plus pauvres, l’égalité salariale signifie “l’égalité dans la misère” (Arruzza, Bhattacharya & Fraser : 2019) ;
• La création d’emplois féministes (dans les secteurs de soin, associatif…) ainsi que le soutien aux recherches sur les conditions des femmes, qui développent le regard féministe émancipateur et égalitaire.

Pour atteindre cet horizon féministe, il nous faut réfléchir aux luttes à mettre en place : aux moyens à déployer pour que de plus en plus de personnes s’approprient ces enjeux et nous rejoignent et aux tactiques qui permettront d’atteindre des victoires. Il est un enjeu fondamental à ce que ces revendications soient portées par les féministes, mais également par des organisations centrales dans nos sociétés telles que les partis et syndicats qui ont une grande capacité de sensibilisation et de mobilisation.

En plus de ces revendications, dans une perspective internationaliste, loin de l’aide au développement et des actions humanitaires asymétriques, nous pouvons lutter, aux côtés des féministes des pays dominés pour la fin des dettes illégitimes, contre certains accords de libre échange, pour dénoncer les guerres en cours, pour s’opposer aux relations inégalitaires entre pays, aux politiques néo-coloniales et au pouvoir disproportionné que possèdent certains dirigeants… Ainsi que porter leurs revendications qui font le lien entre le sexisme, le capitalisme et l’impérialisme.

Conclusion

À l'heure du repli sur soi et de la montée de la responsabilité individuelle, il est plus qu’urgent de regarder plus loin, d’intégrer des lectures structurelles et de s’en prendre à la racine du patriarcat. Nous devons faire vivre les solutions qui sont porteuses d’émancipation pour toutes et rappeler que les luttes collectives sont le moteur de l’histoire. C’est par ces luttes que nous nous rencontrons, créons du lien, échangeons, nous politisons, entendons d’autres vécus, confrontons nos idées et a priori, etc. C’est par l’action collective que nous nous rendons compte que, malgré nos différences, nous faisons face à un même système et que nous pouvons construire l’espoir d’un avenir désirable.

Alors oui, le féminisme c’est “réinventer l’amour”. Mais réinventer l’amour, ce n’est pas le faire uniquement pour soi, son couple ou son groupe d’ami·es. Réinventer l’amour c’est poser la question de comment nous pouvons tou·tes avoir la possibilité de le faire. Pour réinventer l’amour, il va falloir créer et développer des projets et politiques qui font vivre ces questions au-delà de nos groupes militants, à travers, par exemple, le projet CRUSH porté par le CVFE ou via l’EVRAS. Réinventer l’amour c’est libérer toutes les femmes de l'exploitation et de la dépendance économique. Réinventer l’amour c’est partager, à un niveau sociétal, le travail reproductif et ne plus faire reposer celui-ci sur les femmes, particulièrement migrantes et des pays “du sud”. Réinventer l’amour, c’est lutter auprès de toutes les personnes qui se lèvent contre un système inégalitaire qui se radicalise et, ensemble, faire vivre un projet de société féministe pour toutes et tous.


01 Comanne “Comment le patriarcat et le capitalisme renforcent-ils conjointement l’oppression des femmes ?” (CADTM) : https://www.cadtm.org/Comment-le-patriarcat-et-le  
02 Arruza “Réflexion de Genre : quel est le lien entre le patriarcat et le capitalisme ? – Rouvrons le débat” : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article38033  

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